L’Âge des révolutions 2.0

05/02/2011

Internet sonne le glas des hiérarchies pyramidales et du patriarcat. On comprend la crainte ou la haine qu’il suscite chez certains.

« La Tunisie à l’heure de la contestation 2.0 » par Kader A. Abderrahim, professeur à l’Université de Californie et chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), dans Le Monde daté du jeudi 13 janvier 2011 :

L’utilisation d’Internet en Tunisie, comme en Chine ou en Iran, permet à ceux qui contestent le régime du président Ben Ali de diffuser la vision qu’ils ont de leur pays, en même temps qu’ils véhiculent un message politique. L’Internet comble les attentes d’une jeunesse frustrée par une presse indigente et sous étroit contrôle.

Il est aussi l’expression, en termes de culture et de connaissances, d’une population qui s’affirme par la maîtrise d’outils et de technologies, que n’utilisent pas ou peu leurs aînés. Elle donne l’illusion d’une égalité et accentue la différence entre les générations. Dans une société traditionnelle, ce mode de communication est aussi l’expression d’une rupture avec ce qui est perçu comme archaïque et qui est incarné par les gouvernants en place.

La vie sociale des jeunes Tunisiens les a très tôt familiarisés avec Internet. Avec les émeutes de Sidi Bouzid, la Toile fait surgir de nouvelles possibilités de résistance.

Les forums ont joué, jusqu’à présent, une fonction de structuration politique à travers des échanges et le partage d’opinions dans un cadre sécurisé par la préservation de l’anonymat. Les utilisateurs de forums s’expriment, testent les éventuels modes d’action, imaginent ce que serait leur place sur la scène sociale.

Un autre des grands outils de diffusion est la messagerie instantanée : l’envoi de courts messages, d’images ou de petits films permet à un petit groupe de maintenir un contact étroit et de s’informer des évolutions du mouvement en cours.

Cette veille permanente oblige à une solidarité sans faille ; couper le contact ou ne pas répondre à un message vous exclut de facto du groupe. Elle crée de nouvelles formes de solidarités collectives. Cette instantanéité permet surtout de garder un temps d’avance sur la police, et de diffuser au moment le plus propice les lieux de rendez-vous ou de rassemblement.

D’autre part, les sites ou blogs de rappeurs comme El General (allusion au général Ben Ali), L’Imbattable ou MC Bilel ont une fonction de divulgation à grande échelle de la situation actuelle en Tunisie.

Les internautes-contestataires s’identifient à ces jeunes musiciens en phase avec leur génération et dont le vecteur, la musique rap, parle fort, parle cru pour dire le malaise et le désespoir.

Pour avoir préféré la propagande au dialogue, le régime tunisien est dans une impasse, et ce sont les chômeurs diplômés qui utilisent les autoroutes de l’information. L’objectif principal de ces nouveaux médiateurs, qui échappent aux structures politiques traditionnelles, est de faire partager des informations dont ils sont les détenteurs. Le fait notable ici est que l’on n’est pas dans un militantisme virtuel, on prend un risque en participant à des chats ou en animant un blog. La police du Net veille et les dangers sont bien réels.

Si la contestation se concentre sur la critique sociale du régime politique qu’ils subissent, les jeunes Tunisiens n’ont pas encore pensé ou organisé un mouvement idéologique qui pourrait incarner une alternative crédible. Tout l’enjeu sera de renforcer le crédit qu’ils ont acquis et de jeter des ponts avec toutes les organisations syndicales, associatives ou politiques qui accepteraient d’élaborer un projet de société commun.

Une fois encore, on constate que les appareils d’État ont été incapables de comprendre leur société, ou d’appréhender les profondes mutations sociales liées à la mondialisation. L’espoir réside dans cette idée que la mobilisation actuelle innove par les formes qu’elle recouvre, et accélère l’apprentissage politique de toute une génération.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

« Existe-t-il une méthode tunisienne de soulèvement ? » par Isabelle Mandraud dans Le Monde daté du jeudi 3 février 2011 :

Les images du Caire renvoient à un surprenant mimétisme avec celles de Tunis quelques jours plus tôt. Même colère, même slogan « Dégage ! » — en français dans le texte —, adapté cette fois au chef de l’État égyptien ; même affichettes artisanales écrites à la main ; mêmes cibles : des bâtiments symboliques que l’on brûle, des portraits du président que l’on déchire. Il n’est pas jusqu’au portrait de Che Guevara qui n’ait été promené dans les rues de l’une ou l’autre capitale arabe !

Dans les deux cas, Internet a joué un rôle majeur. La mobilisation est née sur le Web, entre internautes-militants unis sur les réseaux sociaux, Facebook ou Twitter. Bien avant que n’éclatent les premières manifestations de rue, au Caire ou à Alexandrie, les Tunisiens ont exhorté leurs « frères » égyptiens à sortir de leur « isolement ». « Nous ne sommes plus seuls », ont-ils fait valoir en se prévalant du soutien de milliers d’internautes dans le monde. Parmi eux, bien sûr, le collectif des Anonymous, ces militants qui lancent des attaques contre les sites gouvernementaux.

L’opération Égypte a été déclenchée sur le modèle de l’opération Tunisie : rendez-vous un jour, une heure, pour « bombarder » — virtuellement s’entend — les cibles. Des « affiches », tout aussi virtuelles, ont été partagées. L’on y voit, sur fond noir, une tête de pharaon souriante affublée d’une moustache et d’un bouc : « Dégage ! Saison 2, épisode 1 » ou « Egyptian people and the Internet vs. Hosni Moubarak: it’s just the beginning! » (« Les Egyptiens et Internet contre Hosni Moubarak, c’est juste un début »).

Plus étonnant, de Tunis, relayés par d’autres points du globe, sont partis des « conseils » : « Restez en petit groupe (…) ; coordonnez-vous avec d’autres en désignant des “points de contact” (…) ; évitez les rumeurs et les fausses informations, le régime de Moubarak est responsable de la plupart d’entre eux pour briser le mouvement (…) ; évitez d’être reconnaissable (…) ; ne restez pas à la même place plus de trente minutes »… Jusqu’à cette dernière recommandation, sans doute superflue : « Ne sous-estimez pas le pouvoir des images et des vidéos : prenez-en autant que vous pouvez ! » Mêmes bras tendus, mêmes téléphones portables brandis au-dessus des têtes… À Tunis, ces conseils ont été mis en œuvre, avec succès. Même l’accueil réservé aux militaires par la foule a été « emprunté », ce qui paraît surprenant dans un pays comme l’Égypte, où le régime est issu des rangs de l’armée, contrairement à la Tunisie.

La réaction du Caire ne s’est pas fait attendre, qui a consisté à couper les accès au réseau Internet. Mais l’ampleur de la riposte, qui a concerné plus de 80 % du réseau, a surpris. En Birmanie, en 2007, ou en Iran, en 2009, les ruptures d’accès n’avaient été que partielles et ciblées. Cette fois, pour tenter d’empêcher les manifestants de se retrouver, même les réseaux de téléphonie mobile ont été momentanément interrompus. Un temps désemparés, les internautes ont, à leur tour, réagi en échangeant les codes et les clés des espaces, même les plus petits, épargnés par la censure.

Cette mobilisation exceptionnelle, massive, a affranchi les manifestants de la peur. Autre point commun, ces mouvements ne connaissent pas de leaders, ne se posent même pas la question de la personnalité, du groupe ou du parti, susceptible, demain, de prendre le relais au pouvoir. Ils ne laissent pas de répit. La rapidité du soulèvement a laissé en Tunisie toutes les chancelleries étrangères pantoises : en moins d’un mois, le régime du président Ben Ali, au pouvoir pendant vingt-trois ans, a été balayé. Ce putsch populaire soulève, aujourd’hui, bien des questions encore sans réponse.

Mais ce qui a été opérationnel dans un petit pays de 10,4 millions d’habitants comme la Tunisie peut-il être reproduit dans un pays stratégique comme l’Égypte fort de 84,5 millions d’habitants (dont 23 millions ont accès à l’Internet) ? On peut en douter. Rien n’est jamais identique. Les Tunisiens, longtemps considérés par leurs voisins comme le peuple le plus soumis d’Afrique du Nord, ont fait preuve d’une maturité exceptionnelle ; quasiment aucune vitrine n’a été brisée sur l’avenue Habib-Bourguiba.

Les manifestations ont été déterminées mais pacifiques. Les règlements de comptes — il y en a — plutôt contenus. Jeunes et moins jeunes, pauvres et bourgeois, laïcs et islamistes ont crié au coude-à-coude leur rejet d’un régime. Les femmes, bien décidées à ne pas perdre un pouce de terrain, même acquis pendant les années Ben Ali, ont largement participé.

Ce front populaire, uni, a commencé à marquer ses limites avec la formation du gouvernement. Les classes aisées et moyennes, inquiètes de se voir confrontées à des débordements, ont souhaité que le pays se remette le plus vite « au travail », tandis que les jeunes venus des régions défavorisées ont tenté de poursuivre leur combat, obtenant un second gouvernement provisoire, profondément renouvelé, à l’exception du premier ministre Mohamed Ghannouchi. Au-delà de ces lendemains, forcément difficiles, la méthode tunisienne influencera sans doute le monde arabe.

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