Les Quatre leçons du printemps arabe

04/02/2011

Bernard Guetta dans Libération du 2 février 2011 :

Mais où est-elle passée ? Où est passée cette guerre des civilisations qui devait marquer le XXIe siècle et où sont passées les antiennes sur l’incompatibilité entre islam et démocratie ? Quoi qu’il arrive maintenant en Égypte, elles sont passées à la trappe, démenties, balayées par les manifestations du Caire et de Tunis, par cette exigence de liberté qui a soulevé des populations musulmanes et terrifié des autocraties auxquelles leurs salles de torture avaient donné l’illusion de l’éternité.

C’est la première leçon de ce printemps arabe. Tout comme les ébranlements successifs du soviétisme avaient montré, dès 1956, que le communisme n’était pas plus immuable qu’invincible, ce réveil de l’islam vient rappeler à quel point les valeurs de la démocratie sont universelles. Rien n’est plus inné, profond, naturel que l’aspiration à la liberté qui n’est bien sûr pas l’apanage de l’Occident, mais y a seulement triomphé plus tôt qu’ailleurs. Regardez ces visages et ces poings tendus, voyez ce courage et cette ivresse de l’espoir, entendez le frémissement qui, d’Alger à Damas, de Khartoum à Sanaa, a saisi le monde arabe, et vous y retrouvez les révolutions européennes de 1848, l’élan international de 1968 ou ce souffle de 1989 qui avait fait tomber le plus haut des murs.

Après des siècles de déclin et de colonialisme ottoman puis européen, après l’éradication de leurs démocrates par la logique binaire de la guerre froide, les peuples arabes courent à leur tour devant un vieux monde qui s’essouffle et chancelle. Hier, ils n’avaient le choix qu’entre deux monstres, les dictatures en place et celles que les islamistes leur auraient imposées. […] mais, deuxième leçon de ce printemps, une troisième force, la jeunesse démocrate qui a initié ces manifestations grâce à Internet, s’est désormais constituée au Maghreb et au Machrek où l’islamisme s’est bien autant essoufflé que les autocraties.

Depuis la révolution iranienne, cette affirmation identitaire qu’est l’islam politique avait pu passer pour l’unique remède aux deux cancers du monde musulman qu’étaient les dictatures soutenues par les États-Unis et les avatars des partis uniques inspirés par le soviétisme.

Les attentats du 11 septembre 2001, ce coup que les islamistes avaient porté à l’Amérique après avoir défait l’URSS dans les montagnes afghanes, avaient ensuite renforcé l’idée que la foi sortirait l’islam de son retard historique mais cette illusion n’aura finalement duré que pendant une décennie.

Non seulement Al-Qaida n’aura fait qu’horrifier l’islam par sa violence mais la corruption de la révolution iranienne et la répression qui avait suivi les protestations contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad ont ébranlé le mythe jihadiste.

Là n’était pas non plus la voie et, tandis que l’idée de liberté refleurissait dans les jeunesses arabes, les organisations islamistes elles-mêmes ont tourné leurs regards vers la Turquie, son boom économique, sa démocratie et la transformation de ses propres islamistes en « musulmans démocrates ».

S’il est un pays du pourtour méditerranéen où l’islam est entré dans la modernité, c’est la Turquie et c’est ce qui explique — troisième leçon de ce printemps — que les islamistes égyptiens et tunisiens aient pu se ranger, avec les laïcs, sous l’étendard des libertés. Leur faiblesse, dira-t-on, les y contraignait en Tunisie. Oui, c’est vrai mais, alors même qu’ils constituent la première force d’opposition organisée en Égypte, c’est à un diplomate formé par l’ONU, Mohamed el-Baradei, laïc, démocrate et prix Nobel de la paix, que les Frères musulmans ont demandé d’incarner le soulèvement national.

Ils l’ont fait parce qu’ils savaient qu’ils ne devaient plus brandir la charia mais la démocratie, que beaucoup d’entre eux ont théorisé cette nécessité et que ce printemps n’a fait que commencer. Cette révolution connaîtra ses méandres et ses désillusions mais, en un mois, un échiquier démocratique s’est esquissé en terres d’islam avec, à gauche, en train d’émerger, un parti du mouvement et de la modernité et, à droite, des partis religieux et conservateurs, issus de l’islamisme mais dépassant leurs origines. De toutes les leçons de ce printemps, c’est la plus prometteuse.

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