Après la Tunisie, l’Égypte cherche sa liberté

28/01/2011

Mahmoud Hussein (pseudonyme commun de Baghgat Elnadi et Adel Rifaat, intellectuels égyptiens exilés en France dans les années 60 après avoir connu les prisons de leur pays) dans Le Monde daté du vendredi 28 janvier 2011 :

Après la Tunisie, l’Égypte. Après la Tunisie, l’Égypte. C’est ce que scandaient mardi 25 janvier des dizaines de milliers de manifestants, bravant des dizaines de milliers de policiers, dans toutes les grandes villes égyptiennes… Les spécialistes ont déjà sorti leurs fichiers, pour nous rappeler que chacun des pays arabes a sa spécificité, ses rapports de force socio-économiques, son histoire particulière, et que la révolution tunisienne ne peut pas se reproduire à l’identique ailleurs. Ils ont raison. Mais ils passent à côté de l’essentiel. À savoir que tous les régimes arabes sont entrés dans une même phase de dégénérescence, dans une crise aiguë de légitimité. Leurs dirigeants viennent d’être dépossédés de leur bien le plus précieux : l’initiative politique. Cette initiative est passée dans la rue. Et la peur, désormais, change de camp.

Au cours du dernier quart de siècle, les classes moyennes et populaires, dans la plupart des pays arabes, avaient cessé de se projeter dans l’avenir. Confrontées à une paupérisation galopante, humiliées par des administrations omnipotentes et un climat de terreur policière banalisée, elles assistaient, bâillonnées, au spectacle de l’opulence et de la corruption des élites au pouvoir. Un sentiment d’impuissance avait lentement rongé les esprits. Les dictateurs qui les dirigent, parlant un langage rationnel et technocratique, pouvaient compter sur l’appui inconditionnel des puissances occidentales, qui s’entêtaient à voir en eux le seul rempart possible contre l’intégrisme. Face à ces dictateurs, de nombreux Arabes commençaient d’ailleurs à se dire, de leur côté, qu’un changement radical ne pouvait être porté que par un mouvement intégriste – seul à pouvoir trouver de solides relais populaires, du fait de la montée d’une religiosité de masse… C’est cette malédiction que le peuple tunisien a brisée. La révolution qu’il a improvisée a dit non à l’État despotique moderne, aussi bien qu’à l’État théologique médiéval. Elle a dit oui à la séparation du politique et du religieux.

En remportant une première victoire décisive, le renversement du régime de Ben Ali, le peuple tunisien a administré la preuve indubitable que le désir de liberté n’est pas un rêve d’intellectuels, mais une authentique aspiration populaire. C’est ce que l’Égypte, à son tour, vient de nous dire.

Les obstacles qui s’opposent à la poursuite du mouvement sont énormes. Mais ils ne pourront remettre en question ce que ces manifestants ont déjà gagné, et qu’on ne pourra plus leur reprendre. Le sentiment qu’ils ne sont plus isolés. Et ils ont découvert que les policiers, aussi nombreux qu’eux, ne leur faisaient plus peur.

Ils ont compris, surtout, que dans cette foule où se mêlaient toutes les classes sociales et les classes d’âge, ils pensaient la même chose. Non à la misère et à la corruption, oui à la dignité et à la liberté.

Et leurs mots d’ordre convergeaient vers un objectif politique sans équivoque : fin de l’état d’exception, qui, en vigueur depuis des décennies, fait du chef de l’État un autocrate absolu. Exit, non seulement Moubarak, mais son régime. L’exemple tunisien, explicitement revendiqué par les manifestants, ressort très clairement des milliers de messages électroniques échangés ces derniers jours. Ce que les Égyptiens ont tiré de cet exemple peut se résumer en quelques mots. C’est qu’un peuple peut se soulever, sans attendre de sauveur, de chef ou de parti-guide ; que l’essentiel est d’oser braver sa propre peur et de continuer d’avancer, malgré les deuils et les revers inévitables ; que ce courage et cette persévérance ne sont pas vains, puisqu’ils peuvent être couronnés de succès décisifs.

Une conclusion, peut-être déterminante, a enfin été tirée de l’événement tunisien : lorsqu’il apparaît évident que c’est toute une nation qui exige un changement de pouvoir, les forces armées peuvent prendre le parti du peuple. Mille questions se posent, légitimement, sur l’avenir. La révolution tunisienne va-t-elle atteindre tous ses objectifs ? Le soulèvement égyptien va-t-il se développer face à la répression qui s’abat déjà ? Un troisième peuple arabe va-t-il se joindre à cette longue marche ? Nul ne le sait. Mais, le miracle, c’est qu’elles sont à l’ordre du jour. Il y a seulement un mois, elles auraient semblé absurdes. Ce sont les seules qui comptent, désormais. Il est permis, à nouveau, d’espérer.

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