En attendant la révolution spirituelle

17/01/2011

« Croyant et athée à la fois » par Laurent Chambon dans Minorités nº 64, dimanche 9 janvier 2011 :

[…] Un soir d’hiver, alors que j’étais étudiant à Strasbourg, juste avant de m’endormir, j’ai senti une sorte de présence dans ma tête qui s’est manifestée par une sorte de lumière interne. Comme si quelqu’un avait allumé une lampe, mais dedans. Ce n’était pas une personne, mais plutôt une entité, et ce n’était ni interne, ni externe. Le message non verbal était du type « je/nous suis/sommes partout, tu en fais aussi partie, tout va bien, je/nous suis/sommes unité et amour ». Je mets des mots sur quelque chose qui n’était pas exprimé avec des mots, donc forcément c’est réducteur. Ça m’a réveillé, forcément. Et perturbé aussi. Unité & Amour, tu parles d’un message.

J’en ai parlé à des amis athées qui étaient morts de rire : « tu as fait une allergie, ou alors tu as mangé des choses un peu trop épicées ? » Mes parents m’ont dit que je ne pouvais pas tomber plus bas dans le ridicule, que la religion est l’opium du peuple et que la discussion était close. J’en ai aussi parlé à des amis croyants, qui m’assuraient que j’avais une chance extraordinaire et que j’avais été élu par Dieu pour recevoir Son message. Je crois que je préférais encore avoir une allergie que devoir porter la croix des illuminés catholiques ou musulmans à qui j’avais parlé.

J’ai consulté des hommes de foi et ai pas mal lu sur les grandes religions. Rien de très excitant : les curés catholiques insistaient sur mes nouveaux devoirs de croyant, en particulier d’obéissance au Pape, et les musulmans voulaient tous que je me convertisse, là maintenant tout de suite. Mes amis juifs vivaient le judaïsme comme une appartenance ethnique et culturelle, pas du tout comme une expérience spirituelle. Bref, je n’ai pas eu l’aide dont j’aurais eu besoin…

J’ai fini par oublier cette éventuelle allergie jusqu’à une soirée, au milieu des années 1990, où j’ai à nouveau ressenti cette sensation bizarre d’illumination interne, d’amour et d’unité. À jeun. Une sensation bien moindre, certes, mais clairement reconnaissable. Il était très tard, je dansais depuis plusieurs heures déjà sur de la techno dans une rave organisée au Sophie’s Palace, un bâtiment désaffecté près de la gare d’Utrecht Centraal. Tout le monde oscillait sur le même rythme, la musique était vraiment belle, comme elle a pu l’être ces années-là : ludique, heureuse, hypnotisante, naïve. Je pense que beaucoup de gens qui ont connu cette époque savent de quoi je parle : les paroles de plein de pistes de house de cette époque, des deux côtés de l’Atlantique, parlent de l’unité des danseurs et de l’amour véhiculé par la musique, ce n’est pas pour rien. Donc, l’espace de quelques beats, j’ai retrouvé l’unité et l’amour.

Et puis, à nouveau, plus rien.

Jusqu’à cette soirée d’automne 2006 où j’étais à Detroit à remixer notre premier disque, chez Aaron-Carl. […]

Pour fêter ce remix, Aaron-Carl m’a emmené en ville dans son énorme voiture, Detroit oblige, musique à fond. ♫ Keep your wheels in motion ♫… Après quelques bars gays vraiment vraiment déprimants, avec la police qui attendait dehors pour tabasser ceux qui ne lui plaisaient pas, il m’a emmené dans une sorte de salle polyvalente dont on avait poussé les tables pour faire une piste de danse. Sur des tréteaux, avec une nappe en papier, des platines et une table de mixage, et quatre enceintes sur des pieds. Le public était mélangé : pas mal noir et un peu blanc, pas mal hétéro et un peu homo. La house était classique, souvent vocale, et le public participait en criant « this is house music, man, yeah! »
Et, une fois encore, j’ai ressenti cette lumière intérieure et ce sentiment de bonheur, d’unité et d’amour.

Je n’aime pas utiliser le mot « foi ». Tout de suite je pense à une de mes tantes qui a été bonne sœur et qui a une vision sadomasochiste de la religion. Elle se faisait du cacao sans sucre le matin pour se punir. La foi est le moteur de sa relation kinky avec Jésus, beurk. Je refuse le terme de « Dieu » ou de « divinité ». Tellement galvaudé.
Mon explication est que j’ai eu la chance de pressentir notre « über-moi » (au-dessus de l’über-ich de Freud, l’über-über-ich, en gros), cette sorte de conscience collective, qui nous lie entre humains, probablement avec les animaux et les plantes aussi. Comme je suis aussi le produit de mon éducation athée et laïque, j’ai à la fois eu la chance de ne pas devoir vivre cette foi dans le cadre d’une religion établie. Donc ni Gaïa, ni Jésus, ni Mahomet. […]

Depuis quelques années, j’ai eu la chance de parler à Amsterdam (qui reste La Mecque des gens bizarres) avec des personnes qui ont eu plus ou moins la même expérience que moi. Souvent des artistes, souvent aussi des gens à la marge des religions, comme s’il fallait être assez sensible et ne pas trop être déjà dans un mouvement spirituel organisé. C’est un cliché, je sais, mais ce que j’ai vécu se retrouve dans le soufisme et dans les cultures périphériques, à un degré beaucoup plus développé, avec des méthodes plus efficaces que la house music pour parvenir à l’élévation. On fait avec les moyens du bord, hein.

Ce qui en ressort est assez simple et beaucoup de gens vont trouver ça cucul, même si c’est le travail de tout une vie : ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse, s’efforcer de faire le bien autour de soi, respecter les autres créatures terrestres, donner un sens à notre passage sur terre. Point.

Je ne veux pas rentrer dans la dichotomie foi/religion. Certains comme moi vivent leur foi en dehors de toute religion, d’autres ont besoin de quelque chose de plus structuré et collectif. Chacun sa vie.

[…] condamner les religions et les mouvements spirituels parce qu’on y trouve des connards est vraiment réducteur, et d’une violence qui m’est insupportable. Les connards sont partout, et pas seulement dans les religions.

[…] Les poussées d’intolérance soi-disant laïques auxquelles on peut assister ces derniers temps un peu partout en Europe (et surtout en France) me choquent beaucoup. C’est parfois un cache-sexe du racisme le plus classique (parler d’Islam pour ne pas être accusé de détester les Arabes, ça devient d’un courant…), parfois c’est juste de l’intolérance crasse. Alors même que des athées ailleurs dans le monde sont l’objet de discriminations, par exemple aux États-Unis, pour ne pas parler des pays où l’athéisme vous mène à la mort. […]

N’a-t-on pas justement gagné le droit de croire ou de ne pas croire, comme on veut et avec qui on veut, et d’avoir cette liberté protégée par l’État et les institutions ? En tant qu’athée croyant, aussi bizarre que cette étiquette (à défaut de mieux) puisse sembler, je me sens personnellement attaqué quand on utilise la religion et la foi pour persécuter des gens.

Car c’est ça aussi, l’autre côté du « Unité & Amour » : ce que les intolérants font aux autres, ils le font à vous aussi.

Lire l’intégralité de cet article sur son site d’origine

One Response to “En attendant la révolution spirituelle”


  1. Cette sensation est tres naturelle, et reflette notre interaction.
    Je pense qu ils y a ceux qui croient savoir,commes les adeptes des religions,sectes,et autres dogmes,meme les athes, et des gens honnete face a eux meme, qui prefere l experience de vivre aux absolutismes.Si j ai a choisir entre des boites a etiquette, peutetre humaniste agnostique( je n affirme rien, j ai des experiences diverses!)avec une petite idee sur certaines choses .Je te remercie de refleter un aspect profond, un echo du reel en nous tous, avec simplicite.Je ne l associe pas a un sur moi universel(je me mefie des neoplatonismes hierachisants…le debut de tout les malheurs des derniers siecles, cette division entre l ame eternelle et le corps neglectable/animal), mais plus a notre une realite du moi oublie.

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