Bravo au peuple tunisien

16/01/2011

Bravo et merci au peuple tunisien de montrer l’exemple et de débarrasser la planète d’un tyran.

Dans Le Monde daté du dimanche 16 – lundi 17 janvier 2011, « Un appel au gouvernement français » d’Étienne Balibar (professeur émérite de l’université Paris 10 Nanterre La Défense), Esther Benbassa (directrice d’études à l’EPHE Sorbonne), Luc Boltanski (directeur d’Études à l’EHESS), Robert Castel (directeur d’Études à l’EHESS), Jacques Rancière (professeur émérite l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis), Pierre Rosanvallon (professeur au Collège de France), Dominique Schnapper (sociologue) :

LA RÉVOLTE du peuple tunisien, qui dure maintenant depuis un mois, s’est soldée à ce jour par la mort de plus de 50 personnes tombées sous les balles de la police du régime. Cette révolte, initialement cantonnée à des revendications sociales, s’est vite transformée à la surprise de tous en une révolte ouvertement politique. Les manifestants, plus nombreux chaque jour, ont provoqué le départ du président Ben Ali et de sa famille, et réclament l’avènement d’un régime démocratique.

Face à cette situation dramatique dont les enjeux n’échappent à personne, le gouvernement français a d’abord réagi par un silence assourdissant. Puis ont suivi un certain nombre de déclarations sidérantes : celles du ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire estimant que le président Ben Ali était « souvent mal jugé » ; celle du ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, osant affirmer : « dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré » ; celle de François Baroin, porte-parole du gouvernement, déclarant que « déplorer les violences, appeler à l’apaisement, faire part de ses préoccupations, c’est une position équilibrée que défend aujourd’hui la France au regard de la situation tunisienne » ; enfin, celle de la ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, appelant devant l’Assemblée nationale à « déplorer les violences », ajoutant que « la priorité doit aller à l’apaisement après des affrontements qui ont fait des morts », suggérant enfin que « le savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité permette de régler des situations sécuritaires de ce type. »

« C’est la raison pour laquelle nous proposons effectivement aux deux pays [Algérie et Tunisie] de permettre, dans le cadre de nos coopérations, d’agir pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l’assurance de la sécurité. » Une proposition si stupéfiante qu’elle a disparu de la version finale du communiqué transmis par le ministère des affaires étrangères.

Marquée par une déshonorante tradition de complaisance à l’égard de la dictature tunisienne, la position du gouvernement français est devenue intenable. Tous les arguments mobilisés depuis vingt ans par la France avec la plus grande mauvaise foi (« le régime de Ben Ali n’est pas une vraie dictature », « il est un rempart contre l’islamisme », « il n’y a pas d’opposition ni d’alternative politique »), ont volé en éclats en l’espace de quelques semaines. Le peuple tunisien se bat pour ses libertés civiles et réclame son droit à vivre dans une démocratie.

Pour cette raison, nous appelons toutes et tous à faire part publiquement de leur soutien aux revendications du peuple tunisien, et nous exigeons du gouvernement et de la diplomatie française, comptables devant les citoyens français et devant nos concitoyens franco-tunisiens, ainsi que les Tunisiens vivant en France, de prendre acte de la légitimité de ces revendications et d’agir en conséquence, en affirmant enfin, et de façon claire, un soutien au peuple tunisien en lutte contre un régime violemment répressif.

Il ne s’agit pas seulement là d’une question de principe : il est également dans l’intérêt de tous que le gouvernement français cesse de soutenir un régime honni et d’ores et déjà fortement ébranlé, et qu’il saisisse cette occasion historique de contribuer à l’avènement d’une démocratie authentique dans le monde arabe.

« Tunisie, dictature mafieuse » de Moncef Marzouki dans Le Monde daté du mercredi 12 janvier 2011 :

Depuis trois semaines, un vent de révolte politique et sociale souffle sur la Tunisie. La violence de la répression, qui a fait vingt-trois morts, témoigne que le régime de Ben Ali se sent pour la première fois menacé. Mais la puissance et la persistance de la mobilisation du peuple tunisien offrent à l’opinion publique et aux représentants politiques européens et français l’occasion d’ouvrir les yeux sur la réalité tunisienne. Une perception biaisée depuis plus de vingt ans par des idées reçues alimentées par le pouvoir et nombre de ses sympathisants français.

Première idée : « Le régime tunisien n’est certes pas une démocratie, mais ce n’est pas une dictature, tout juste un régime autoritaire. » Non, les événements en cours le prouvent à ceux qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas le voir : le régime tunisien est une dictature policière et mafieuse de la pire espèce. Ben Ali à Carthage, c’est Al Capone à la Maison Blanche.

Deuxième idée : « Le pays doit à Ben Ali un miracle économique. » En réalité, la Tunisie des années 1990 devait sa relative prospérité aux trois décennies de présidence Bourguiba, marquées par un investissement massif dans l’éducation, dans le planning familial et la mise en place d’une économie de marché saine, capable de dégager une croissance annuelle de 7 %. Cette situation, Ben Ali en a hérité. Vingt ans après, il a transformé la Tunisie en une économie de corruption dont les dérives mafieuses ne sont plus à démontrer. Après le « miracle », c’est la désespérance sociale.

Troisième idée : « Ben Ali a éradiqué le danger islamiste. » À ne pas le soutenir, le risque serait trop grand de voir se former un régime taliban au sud de la Méditerranée, comme l’affirme Nicolas Sarkozy en 2008. En réalité, Ben Ali a détruit, au prix de violations massives des droits de l’homme, un parti islamiste conservateur bourgeois, Ennadha, qui se situait à mille lieues de la violence djihadiste. Quant aux troubles politiques, les « barbus » y sont invisibles, comme en témoignent les slogans laïques scandés par les manifestants.

Quatrième idée : « Il n’y a pas d’opposition crédible. L’opposition tunisienne est faible, divisée et impuissante. » Ceux qui ont vécu et vivent sous un régime de dictature savent bien qu’une opposition ne peut exister que dans une démocratie, que dans une dictature, il ne peut y avoir qu’une résistance, civile ou armée. Ben Ali, « élu » et « réélu » en recueillant par trois fois plus de 90 % des suffrages, a organisé sa propre « opposition » pour donner le change, muselant, emprisonnant et torturant des centaines d’hommes et de femmes courageux et dignes, qui se sont battus contre une des machines les plus répressives et perverses qui aient jamais existé.

Cinquième idée, en forme de question faussement ingénue : « Quelle alternative à Ben Ali ? » Si un Tunisien posait la même question à un Français : « Quelle alternative à Sarkozy ? », la réponse apparaîtrait naturelle et évidente : la personne que les Français désigneront à la prochaine présidentielle. C’est la même chose pour un Tunisien répondant à son ami français : celui qui succédera à Ben Ali sera la personne désignée par le peuple tunisien dans des élections libres et transparentes. Qui a dit que nous sommes condamnés à la dictature à perpétuité ?

Longtemps Ben Ali a été présenté comme le garant de la stabilité en Tunisie. Depuis la révolte qui sévit dans le pays, il est devenu le principal ingrédient de l’instabilité, et seul son départ pourra ramener le calme. L’opinion publique et les responsables politiques français doivent ouvrir les yeux sur la réalité du pouvoir tunisien. Sinon le risque est grand que la France perde le capital de sympathie dont elle jouit en Tunisie. Elle perdrait la possibilité de jouer un rôle dans une transition pacifique vers un État de droit, et de participer à la création d’un espace euroméditerranéen stable, prospère et partageant les mêmes valeurs démocratiques.

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