HEC, école de l’acquiescement au libéralisme

30/12/2010

Tom Schmitz, diplômé d’HEC en 2010, sur le site Libération le 3 décembre 2010 :

Depuis le début de la crise économique mondiale, la formation dispensée par les grandes écoles de commerce est fortement critiquée (Voir, par exemple, le livre de Florence Noiville, « J’ai fait HEC et je m’en excuse », Stock). Or, ce débat n’a pas encore assez pris en compte les mécanismes par lesquels ces institutions influencent et conditionnent leurs étudiants.

La vision du monde véhiculée par une école telle HEC a été marquée par le triomphe de l’orthodoxie libérale dans les années 70-80. Les idées de ce mouvement ont été utilisées comme une justification commode de l’égoïsme, de l’irresponsabilité et des inégalités croissantes, et les parcours des diplômés s’en trouvent fortement marqués : recherchant prestige et salaires élevés, ils ont investi en grand nombre les métiers de la finance et du conseil, sans questionner leur sens social. Dans des activités plus utiles aussi, leur obsession du seul profit s’est avérée désastreuse. Il faut alors se demander pourquoi de si nombreux étudiants ont accepté, apparemment sans critiques, cet ensemble de valeurs et continuent de le mettre en œuvre.

Ces étudiants ne sont pas tous cyniques ou indifférents. Au contraire, c’est leur formation qui arrive à susciter leur adhésion progressive. HEC réussit cela par trois mécanismes intimement liés : l’incitation à l’acceptation passive et à la paresse intellectuelle, la création d’échappatoires et la promotion de l’esprit de corps.

L’acceptation passive est d’abord promue par le contenu des cours. Pendant la plus grande part de la scolarité, ils sont sans intérêt et peuvent être validés avec un effort minimal : les travaux faits à la va-vite et les présentations PowerPoint remplies de lieux communs sont la règle, alors que les connaissances acquises en classes préparatoires sont rapidement liquidées. Or, par le fait même qu’ils considèrent que les cours sont bidons, les étudiants ne sont jamais amenés à en questionner l’idéologie sous-jacente : dans la paresse intellectuelle environnante, il est beaucoup plus facile de l’accepter, faire le peu de travail demandé et passer à autre chose. Ainsi, sans avoir l’impression d’y mettre beaucoup d’eux-mêmes ou d’y croire, les étudiants réalisent des travaux orientés par un libéralisme vulgarisé, intègrent en passant ses quelques maximes essentielles et, souvent, anticipent ainsi leurs premières expériences professionnelles.

L’accommodation à ce système est facilitée par l’abondance de distractions : les activités et soirées organisées par le bureau des élèves font oublier les enseignements soporifiques, rendent la vie à HEC sympathique et diminuent l’incitation à la remettre en question. S’y ajoute un effet de groupe : la référence quotidienne est un campus isolé d’individus similaires, brouillant les repères. Étant rarement confrontés aux conséquences de leurs actions, beaucoup d’étudiants ne doutent donc pas (alors même qu’ils n’apprennent rien) de leur légitimité à diriger et parfois licencier des dizaines d’employés dans le futur, pour la bonne raison qu’à 20 ans, ils ont réussi un concours. Enfin, ce groupe oriente les choix professionnels : pour briller devant les autres, il faut décrocher un premier salaire supérieur à la moyenne de la promotion (statistiques publiées tous les ans).

Au début de leur scolarité, une grande partie des étudiants n’est pas forcément volontaire pour intégrer ce microcosme : elle l’aborde au contraire avec un certain malaise. Or, les échappatoires proposées font taire ces critiques potentielles. Les amitiés et les activités associatives sur le campus amènent à valoriser la vie à l’école et rendent ainsi cette dernière tolérable. Ensuite, la minorité qui demeure récalcitrante peut suivre des spécialisations en management alternatif ou s’engager dans des associations humanitaires : ces parcours atypiques ne perturbent pas le fonctionnement de l’école. En revanche, en communicant fortement sur ces exceptions, HEC réussit à passer sous silence la réalité de la majorité de ses formations.

Enfin, pour les anciens étudiants, l’influence de l’école passe par un esprit de corps entretenu par différents réseaux. Cet esprit repose, comme dans d’autres écoles, sur le mythe d’une identité propre de l’établissement (déjà dénoncé en 1931 par Paul Nizan à propos de l’ENS), mais à HEC, la cohésion du groupe est aussi essentielle pour le succès sur le marché du travail. En effet, les étudiants y adhèrent d’autant plus facilement qu’ils savent que leur carrière dépendra souvent des réseaux formés pendant la scolarité ou de l’annuaire des anciens.

Ainsi, HEC affiche un bilan désastreux. L’école encourage l’acceptation passive d’un système fondé sur l’argent, l’irresponsabilité et l’égoïsme. Elle enferme les futurs décideurs dans un environnement artificiel, menant à des comportements absurdes. Enfin, elle verrouille la place de ses diplômés dans la hiérarchie sociale, assurant ainsi un impact maximal à la philosophie douteuse qu’elle transmet.

Aujourd’hui, cette même idéologie a manifestement échoué. Une réforme fondamentale s’impose donc, comportant la suppression d’HEC et des écoles de commerce du même type, pour organiser les études de gestion différemment. Leur réintégration dans le système des universités éliminerait déjà un certain nombre des défauts actuels. Le management pourrait être enseigné à la fin d’un cursus économique et social plus général, dans un environnement ouvert, avec des promotions plus grandes, des professeurs d’horizons divers et une moins grande influence des entreprises sur le contenu des cours. Les étudiants seraient incités à réfléchir et à rencontrer des perspectives différentes des leurs, et l’émergence de réseaux d’élite serait rendue plus difficile. Une telle réforme ne constituerait évidemment pas un remède universel contre les injustices du capitalisme. Cependant, elle serait un symbole important pour rompre avec l’idéologie du passé et améliorer concrètement la formation d’un grand nombre de jeunes dirigeants.

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