Les Femmes, seule incarnation de la diversité

25/12/2010

Azouz Begag dans Le Monde daté du vendredi 19 novembre 2010 :

Le remaniement ministériel auquel nous venons d’assister marque un tournant dans la conception sarkozyste de la diversité. Rama Yade et Fadela Amara sont remerciées. Elles étaient sans doute devenues des minorités trop visibles aux yeux de ceux-là mêmes qui les ont promues.

Trop causantes, aussi, même si l’ancienne responsable de l’association Ni putes ni soumises n’avait pas manqué d’affirmer son soutien à Brice Hortefeux lors de son dérapage raciste contre les Auvergnats, qui lui valut une condamnation pour injures raciales. Sa collègue secrétaire d’État aux aînés, Nora Berra, avait aussi apporté son soutien au ministre de l’intérieur, soucieux d’être légitimé par ses collègues de la diversité.

Nora Berra reste membre du gouvernement Fillon 2. Sans doute pour sa discrétion et son humilité médiatique… Et elle incarnera avec Jeannette Bougrab cette troublante diversité qui accompagnera l’équipe gouvernementale au combat jusqu’à la présidentielle. Des femmes remplacent des femmes. Il faut s’interroger sur cette façon de féminiser l’intégration des minorités en politique. Ce n’est pas fortuit si ce ne sont que des femmes issues de l’immigration que Nicolas Sarkozy a promues au gouvernement.

Cet affichage doit satisfaire l’électorat majoritaire pour qui les femmes d’origine immigrée ont une meilleure image que les hommes. Elles inspirent moins d’inquiétude. « Elles présentent bien, elles présentent mieux », entend-on ici et là. Il n’est en aucun cas destiné aux minorités visibles qui participent encore peu aux consultations électorales. En octobre 2009, en Autriche, la campagne avait montré que le chef du Parti de la liberté (FPÖ) n’avait cessé de stigmatiser les immigrés musulmans par le biais d’un slogan « Sécurité pour les femmes libres ! », qui excluait à ses yeux celles qui portent le voile. La tendance est claire dans nombre d’autres pays européens.

Au sein de la population arabo-musulmane de France, cette féminisation exclusive de l’intégration des minorités passe mal. Elle a un goût amer de provocation. Elle symbolise aux yeux de beaucoup une émasculation, une volonté de créer une image de vous qui vous paralyse, qui vous fait honte de ce que vous êtes, tellement elle est mauvaise… Cette image négative crée de la colère et de la violence. La tendance est claire depuis 2007. Il faut se remettre en tête, durant la campagne présidentielle, l’intervention télévisée du 5 février 2007 du candidat de l’UMP à propos des moutons égorgés dans les baignoires, la polygamie et l’excision des filles : elle visait les hommes musulmans.

Ainsi, la conception caricaturale, manichéenne qui voudrait séparer le bon grain de l’ivraie, la « racaille » — les garçons —, des travailleuses méritantes, « ni putes, ni soumises », incarnation de l’excellence du modèle méritocratique, dévoile la production d’un discours sur l’islam dans lequel la femme serait la digne Marianne, et le mâle un proxénète barbu et macho en puissance. Au demeurant, une menace potentielle pour l’équilibre et la tranquillité nationale.

Lors de la campagne de 2007, c’est Rachida Dati que Nicolas Sarkozy a choisie comme porte-parole de campagne au côté de Xavier Bertrand. Elle deviendra ministre de la justice. En réponse, dans le camp socialiste, Ségolène Royal choisira Najat Belkacem, proche du maire de Lyon. En avril, c’est encore une femme, Jeannette Bougrab, qui était nommée à la tête de la Halde, alors que l’ex-président de SOS-Racisme Malek Boutih était candidat. Elle deviendra ministre. Si à l’Assemblée nationale, parmi les 577 députés, il n’y a aucun « représentant » d’origine maghrébine, au Sénat tous les sénateurs issus de l’immigration sont des femmes.

Cette féminisation de l’élite politique issue de la diversité a accru le sentiment d’éviction des jeunes Arabes, alors que depuis trois décennies ce sont eux qui subissent la plus grosse charge des vexations, des humiliations et des violences sociales et économiques.

Ces nominations marquent une nouvelle étape dans les prérequis exigés des enfants de l’immigration désireux de faire carrière en politique : qu’ils soient des minorités invisibles et silencieuses. C’est ce que la société d’accueil demandait à nos parents arrivés en tant que force de travail dans les années d’après-guerre ! Ce qui s’appelait alors raser les murs. 2011 sera l’année de tous les risques d’exacerbation identitaire. Les provocations de tous bords ont déjà commencé. Après avoir été louée et chantée à tue-tête, la diversité est désormais orpheline en politique. Le terrain est libre pour le déclenchement des hostilités contre les autres.

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Élise Vincent dans le même numéro :

Dans le cadre du portrait social annuel de la France, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) a rendu publique, mardi 16 novembre, une enquête sur les taux d’emploi des Français descendants d’immigrés. Un travail qui l’a amené à conclure que les Français d’origine étrangère qui avaient le plus de difficultés d’insertion étaient les descendants d’immigrés maghrébins.

L’INSEE a travaillé sur la période 2005-2009 sur un échantillon de 40 000 ménages. L’enquête s’est concentrée sur les personnes âgées de 16 à 65 ans nées en France ou arrivées avant l’âge de cinq ans. Cinq groupes ont été définis : ceux dont les deux parents sont nés en France et ceux dont au moins un parent est né en Europe du Nord, en Europe de l’Est, en Europe du Sud et au Maghreb — Algérie, Tunisie, Maroc. Les descendants d’immigrés d’Afrique subsaharienne et d’Asie n’ont pas été pris en compte car l’immigration de leurs parents est trop récente pour que les statistiques disponibles soient suffisamment conséquentes.

D’après l’enquête de l’INSEE, ce sont les descendants d’immigrés maghrébins qui ont le taux d’emploi le plus faible, en France et c’est sur eux qu’elle a du coup concentré son travail. Selon l’institut, que ce soit chez les hommes ou les femmes, l’écart moyen de taux d’emploi des Français d’origine maghrébine comparé à celui des enfants de parents français est de près de 20 points. Or il n’est que de 6 points pour ceux dont les parents sont originaires d’Europe de l’Est. Et presque nul pour les autres groupes.

Chez les hommes descendants d’immigrés maghrébins toutefois, les écarts baissent à mesure que le niveau de diplôme augmente. Ainsi, un titulaire d’un bac + 5 subit un écart d’emploi de 7 points avec les enfants de parents français. A contrario, les non-diplômés subissent des écarts de 22 à 25 points. Les femmes, qu’elles soient titulaires d’un bac + 3 ou pas, restent bloquées dans des d’écarts de taux d’emploi de près d’une dizaine de points.

En faisant des simulations statistiques qui intègrent des indicateurs tels que le diplôme, la situation familiale ou le lieu de résidence, l’INSEE a également cherché à comparer le niveau d’emploi auquel les descendants d’immigrés maghrébins auraient pu prétendre et la réalité.

Selon les calculs de l’INSEE, les plus diplômés d’entre eux devraient être employés pour 95 % : 91 % l’étaient effectivement entre 2005 et 2009. La situation est plus sombre pour les moins diplômés : en théorie 50 % d’entre eux auraient dû occuper un emploi. Or seuls 19 % étaient en situation de travail sur la même période.

Plusieurs raisons à cela, selon l’INSEE. Les descendants d’immigrés maghrébins vivent pour 22 % d’entre eux en zone urbaine sensible contre 5 % pour ceux dont les parents sont français de naissance. Seulement 6 % à 12 % de leurs parents sont des cadres, contre 13 % à 24 % pour le groupe de référence. De même, la plupart de leurs ascendants ne sont pas diplômés.

Ces causes « objectives » ne permettent cependant pas d’expliquer entièrement les écarts d’emploi. L’institut évalue donc dans chaque cas une part de facteurs « inexplicables », soit difficilement mesurables. Plus le niveau d’étude et l’expérience sont faibles, plus ce facteur augmente, notamment chez les hommes.

Cette part « d’inexplicable », d’après l’INSEE, n’est pas uniquement le résultat de discriminations, au sens d’inégalités de traitement liées à l’origine et la couleur de peau. L’institut met en garde, à ce sujet, contre les interprétations trop exclusives.

L’INSEE émet ainsi l’hypothèse que cette part soit aussi liée à la faiblesse des réseaux sociaux des descendants d’immigrés — leurs parents étant en France depuis moins longtemps — le « niveau de langue » ou la capacité à « se présenter à un employeur selon les normes que celui-ci attend ».

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Luc Bronner dans Le Monde daté du jeudi 16 décembre 2010 :

Un rapport inédit de l’Observatoire des zones urbaines sensibles montre l’aggravation de la fracture sociale dans les banlieues défavorisées et une ghettoïsation accrue.

Les chiffres sont terribles : dans les zones urbaines sensibles (ZUS), 43 % des jeunes hommes actifs et 37 % des jeunes femmes étaient au chômage fin 2009, soit le double de la moyenne nationale. Un rapport inédit, réalisé par l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus) et révélé par Le Monde, montre la profondeur des inégalités dont souffrent les banlieues sensibles et l’ampleur de la tâche à accomplir pour tenter d’améliorer la situation des quartiers.

Vingt ans après la création du premier ministère de la ville, sous François Mitterrand, le 21 décembre 1990, le document décrit une situation toujours aussi tendue : qu’il s’agisse de taux de chômage, de niveau de pauvreté, de réussite éducative ou de sécurité, les 751 quartiers sensibles restent dans une situation dégradée, très éloignée de la norme républicaine.

Entre les mains du ministre de la ville, Maurice Leroy, depuis sa nomination, le rapport de l’Onzus risque de gêner la stratégie de communication du gouvernement : alors que le successeur de Fadela Amara souhaite s’afficher comme « le ministre des bonnes nouvelles », défend une politique de la ville volontairement « modeste » et rejette le principe d’un « plan Marshall » pour les banlieues, le document témoigne d’une inquiétante ghettoïsation des quartiers. Et de la difficulté des pouvoirs publics, sur une longue période, à faire face à une situation sans équivalent aujourd’hui en Europe.

Le chômage des hommes, la pauvreté des familles La crise économique a aggravé les taux de chômage dans les zones urbaines sensibles (ZUS) qui atteint 18,6 %, contre 9,8 % en moyenne dans les autres zones urbaines. « Le chômage touche encore fortement les jeunes en 2009 : 43 % des jeunes hommes actifs et 37 % des jeunes actives sont au chômage en ZUS », note l’observatoire, en pointant « l’extrême difficulté d’insertion des jeunes hommes ». Pour la première fois depuis 2003, les diplômés sont autant touchés par le chômage « alors que jusque-là le diplôme les protégeait ».

Le chômage massif a des conséquences sur les revenus. Deux fois plus de bénéficiaires des minima sociaux dans les ZUS que dans le reste du territoire. Deux fois plus de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté. Trois fois plus de bénéficiaires de la couverture maladie universelle (CMU). Et les mouvements de population accentuent la paupérisation. « Il existe une mobilité importante dans ces quartiers, de sorte que, chaque année, 7 % des habitants quittent le quartier et sont remplacés par de nouveaux habitants, généralement en situation de précarité accrue par rapport aux partants », relève Bernadette Malgorn, présidente de l’Onzus. […]

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