Banlieues et minorités sous l’œil attentif des Américains

15/12/2010

Luc Bronner dans Le Monde daté du jeudi 2 décembre 2010 :

Les diplomates en poste en France sont très critiques sur le fonctionnement de la société française, et en particulier sur son modèle d’intégration.

Aux yeux de la diplomatie américaine, la société française reste un mystère : pourquoi un pays aussi égalitariste et ambitieux en matière de droits de l’homme rencontre-t-il autant de difficultés pour faire une place aux minorités ethniques et religieuses ? Les télégrammes envoyés au département d’État par l’ambassade des États-Unis à Paris, obtenus par WikiLeaks et révélés par Le Monde, témoignent de l’intérêt « stratégique », pour les Américains, à suivre l’évolution d’un État en première ligne sur les problèmes d’intégration, notamment de la minorité musulmane.

La logique des Américains n’avait jamais été explicitée de façon aussi transparente : dans leur analyse, si les Français sont considérés comme efficaces à court terme en matière d’antiterrorisme, ils sont perçus comme faiblement performants sur le long terme — à savoir l’intégration des musulmans français et donc la lutte contre l’éventuel embrigadement de recrues locales par des organisations terroristes.

Un constat qui conduit les Américains à soutenir, de façon très volontariste, l’émergence d’élites issues des minorités — les mieux à mêmes de lutter contre les leaders intégristes, d’après eux — et à tenter d’infléchir les politiques publiques en matière de diversité pour réduire le terreau social à l’origine de dérives radicales potentielles.

Car l’image du modèle français a évidemment pâti des émeutes de l’automne 2005. Non pas que les diplomates américains en poste à Paris aient été réellement surpris : dans les mois qui précèdent le déclenchement des émeutes, plusieurs mémorandums informent le département d’État sur la situation explosive des minorités en France. Les conseillers de l’ambassade visitent des mosquées, rencontrent des élus, des policiers. Ils se déplacent aussi en banlieue, à La Courneuve par exemple, pour se rendre compte par eux-mêmes de la situation. Bilan : « La France n’a pas seulement un problème d’intégration ou d’immigration ; elle doit aussi agir pour donner une place aux musulmans dans l’identité française », indique l’ambassade dans un télégramme secret du 17 août 2005.

Mais alors que, pendant les émeutes, les médias américains décrivent une France à feu et à sang et insistent sur le rôle des jeunes musulmans, l’ambassade explique très vite que l’islam n’est pas un facteur déterminant de la crise des banlieues. « Les gangs de jeunes exclus qui commettent des incendies de voitures et des violences urbaines en France ne sont pas des islamistes et ne sont absolument pas motivés par la religion. C’est une confusion majeure de les qualifier d’“insurgés” ou de jeune “musulmans”, comme le font souvent les médias », note l’ambassadeur Craig Stapleton dans un « mémo » confidentiel du 17 novembre 2005. D’autres télégrammes réfuteront plus tard, avec force, le terme d’« intifada » parfois utilisé par les médias étrangers.

Pour comprendre, depuis cinq ans, les Américains multiplient les auditions. Le maire de Clichy-sous-Bois, Claude Dilain, leur parle d’habitants qui se sentent « citoyens de nulle part ». Le juge antiterroriste Jean-François Ricard leur décrit des territoires où les symboles de l’État sont pris à partie et où « l’identité des cités » a pris le dessus sur « l’identité française ». Une responsable de l’association Ni putes ni soumises tente de leur expliquer que les émeutiers sont des islamistes aux barbes rasées — mais les Américains font comprendre qu’ils ne croient pas beaucoup à cette thèse.

En parallèle, les diplomates gardent un œil extrêmement attentif sur l’organisation de l’islam en France, en particulier sur les débats internes au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM), dont ils font des comptes rendus détaillés à Washington.

Si les diplomates américains récusent la lecture religieuse des émeutes, ils n’en demeurent pas moins extrêmement critiques sur le fonctionnement de la société française. Et particulièrement sévères sur ses élites : à leurs yeux, les journalistes français ont tendance à se prendre pour des intellectuels et préfèrent commenter et analyser plutôt que d’aller sur le terrain ; les hommes politiques, quant à eux, leur semblent terriblement éloignés des préoccupations de la population et des réalités de la société. « Les institutions françaises ne sont pas révélées suffisamment souples pour s’adapter à une démographie de plus en plus hétérodoxe », constate Charles Rivkin dans un mémorandum confidentiel du 19 janvier 2010.

Dans leurs documents internes, les Américains rappellent la nécessité de « discrétion » et de « tact » pour mettre en œuvre leur politique de soutien en faveur des minorités. Ce qui explique leur expression publique toujours très prudente. Leurs analyses internes, elles, sont beaucoup plus tranchées : « Le vrai problème est l’échec de la France blanche et chrétienne à considérer ses compatriotes à la peau sombre et musulmans comme des citoyens à part entière », jugeait ainsi l’ambassadeur Craig Stapleton dans un « mémo » du 9 novembre 2005, en se demandant si le modèle français d’intégration n’était pas « parti en fumée » avec les émeutes.

Nommé en 2009, l’ambassadeur actuel, Charles Rivkin, qui a multiplié les déplacements en banlieue au point de se constituer l’un des meilleurs réseaux de la diversité (Le Monde du 7 juin), insiste, lui, sur les risques d’affaiblissement de la société française : « Nous estimons que si la France, sur une longue période, ne réussit pas à améliorer les perspectives de ses minorités et à leur offrir une véritable représentation politique, elle pourrait s’affaiblir, être plus divisée, peut-être encline à des crises et repliée sur elle-même — en conséquence, être un allié moins efficace », écrit l’ambassadeur dans un télégramme confidentiel du 19 janvier 2010 pour justifier un nouveau renforcement des programmes américains en faveur des minorités françaises.

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