La Nouvelle fracture numérique

11/12/2010

Milad Doueihi, historien et titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval (Québec), dans Le Monde daté du mardi 7 décembre 2010 :

L’affaire WikiLeaks suscite tant de réactions contradictoires qu’elle s’est transformée en quelques jours en symptôme puissant de notre rapport avec la culture numérique. Un symptôme qui, par l’intensité, voire, dans certains cas, la violence des points de vue qu’il autorise, invite au recul. Sans vouloir en rien minimiser la pertinence des discussions engagées autour de la transparence et de la démocratie à l’ère du numérique, ni non plus ignorer les enjeux politiques du débat, il est néanmoins important de faire ressortir les enjeux culturels de cet épisode.

Soulignons d’abord un malaise, une nostalgie exprimés par la grande majorité des politiques qui sonnent la fin d’une diplomatie efficace parce que secrète et qui annoncent une nouvelle ère de soupçon portée par la libre circulation des documents classés « secret d’État ». Curieusement, ces mêmes politiques, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et ailleurs en Europe, ont réagi passivement aux fuites et aux pertes de données confidentielles touchant des milliers et souvent même des millions de leurs concitoyens. Alors que, pour l’instant, la majorité des documents de WikiLeaks semble confirmer des choses connues, même si parfois elles n’étaient pas confirmées officiellement. On retrouve ainsi, mais d’une manière inédite, le partage entre deux morales : la morale de l’État et ses secrets, et celle du « nouveau citoyen » à la fois exposé aux périls de la fragilité de ses données numériques et en même temps conforté par son accès à la culture du réseau.

Si, comme on l’a souvent dit, le numérique fragilise les intermédiaires, il est curieux de noter en passant que cette crise de WikiLeaks privilégie la presse écrite la plus classique, une des grandes victimes de la conversion numérique. S’agit-il simplement de permettre une mise en contexte de ces documents permettant une meilleure appréciation de leur apport ? Ou bien d’un geste provocateur, une invitation à franchir le seuil et se lancer dans l’expérience du pouvoir de cette nouvelle culture ?

Car le numérique est une culture dans la mesure où il modifie notre regard sur les objets, les institutions et les pratiques. Et il le fait en transformant le citoyen en un lecteur autorisé et un auteur avisé. De gouvernants et gouvernés, séparés par leur accès aux arcanes du pouvoir et aux secrets des décisions politiques, on est passé aujourd’hui à une époque hybride, plus complexe, dans laquelle le citoyen a des moyens d’action jusqu’ici inédits.

Le numérique ne modifie pas seulement les pratiques professionnelles mais aussi celles qui relèvent de l’intime. WikiLeaks nous met devant cette nouvelle réalité qui est une scène d’un double conflit : un conflit d’autorités et un conflit de légitimités. Pourquoi ? En premier lieu, parce que le numérique, dans sa dimension culturelle, n’est pas à confondre avec l’informatique. Si l’informatique désigne une technicité inévitable, le numérique consacre la compétence des usages populaires de la technique. Pour reprendre l’idée de Pascal, la différence entre les deux correspond à celle qui distingue l’esprit de géométrie de l’esprit de finesse. Et dans l’esprit de finesse, « les principes sont dans l’usage commun, et devant les yeux de tout le monde… Il n’est question que d’avoir bonne vue, mais il faut l’avoir bonne ». Le débat aujourd’hui est bien celui de qui va décider de cette « bonne vue » dont parle Pascal. Est-ce le modèle hérité de nos pratiques anciennes ou bien faut-il imaginer et inventer des modèles inédits capables d’assumer le nouveau dispositif public mis en place par la culture numérique ?

Les termes mêmes des débats révèlent les obstacles à surmonter. Car même les pratiques les plus protégées, comme celles de la diplomatie, avec leur support complexe et leurs protocoles, sont aujourd’hui confrontées aux réalités et aux contraintes de l’environnement numérique. Il a suffi de l’action d’un individu, qui a su copier les données secrètes sur des CD, et leur publication, pour nous révéler la nécessité de tirer les leçons de la confrontation entre des usages normaux et « naturels », au sein de l’environnement numérique, et des coutumes liées à l’exercice d’un rôle politique.

La fragilisation de la diplomatie classique implique aussi une déstabilisation de l’espace public traditionnel et sa soumission aux pressions suscitées par le modèle de la circulation de l’information et de ses interprétations dans l’environnement numérique. La culture numérique modifie la nature même des objets de notre savoir comme celui de l’espace censé les accueillir et les faire circuler.

Bref, le numérique interroge nos objets premiers, ceux du savoir, comme du politique et du social. Il le fait par un double jeu : d’une part, il semble s’approprier ces objets culturels tout en les faisant circuler dans un nouveau contexte et surtout en modifiant leurs propriétés, et, d’autre part, en introduisant de nouveaux objets inédits. Ce double rapport explique, en partie, à la fois la familiarité rassurante du monde numérique, mais aussi sa dimension parfois aliénante.

Le numérique représente le triomphe de l’hybridation étendu aux objets et aux pratiques. Mais cette hybridation voile le fait que l’objet numérique est tout autre : il appartient à un nouveau paradigme dans lequel l’apparence n’est qu’un leurre et parfois même un piège, et où tout, ou presque tout, est convertible. Cette convertibilité généralisée touche à la personne et à ses représentations, à l’identité collective, et évidemment à la politique. D’où le rôle essentiel, dans le cadre de l’environnement numérique et de ses négociations avec l’héritage des objets classiques, des formats et de l’interopérabilité.

Les formats, en évolution continue, représentent, du point de vue de la technique, les assises générales de l’identité dans la culture numérique, et l’interopérabilité, la liberté d’expression et de circulation.

Les modèles classiques, s’ils ne s’adaptent pas, ne sont plus capables de survivre de manière autonome à l’âge du numérique, même s’il s’agit de la diplomatie des États-Unis.

Une des leçons de cette débâcle diplomatique inciterait à revisiter les théories de la public diplomacy et du soft power en grande vogue aux États-Unis. Dans l’un comme dans l’autre cas, Internet joue un rôle important dans les stratégies de communication publique. Les réseaux sociaux, les sites contributifs et participatifs sont tous utilisés avant de faire avancer des intérêts et des politiques spécifiques. Mais pourquoi accepter que ces outils soient réservés à un usage à sens unique puisque leur principe consiste en premier lieu à substituer des échanges horizontaux et égalitaires à des structures hiérarchiques ?

Si la diplomatie est l’art du réalisme, il faut qu’elle se modernise au-delà du simple usage des outils informatiques en prenant en compte les réalités des usages associées à ces outils. Plus encore, si l’une des idées-clés de la public diplomacy consiste à communiquer directement avec les populations des pays divers, comment légitimer les écarts entre la réputation construite dans le monde de la sociabilité numérique et les choix souvent en contradiction avec cette image qui émane des documents secrets et décisifs ?

Est-ce possible d’accepter un tel écart dans l’âge d’une globalisation de l’accès sans pareil et sans précédent ? Ou bien faut-il réserver une place à part pour la politique des grands pays, à l’abri des contraintes et des tribulations de l’espace public réinventé par le numérique ?

Le citoyen est aujourd’hui surtout un auteur qui est sans cesse en train de lire et de comparer des informations et des savoirs populaires, naguère marginaux, et des discours officiels et autorisés. La confrontation de ces deux sources est au cœur de notre spécificité moderne, grâce en grande partie au numérique.

Dans un texte célèbre, Max Weber a distingué le savant de l’homme politique en fonction de leurs éthiques. D’une part, une éthique de la conviction et, de l’autre, une éthique de la responsabilité. Cette éthique du politique, habitée telle qu’elle est par une volonté d’améliorer la société tout en accédant au pouvoir, procède, ou devrait procéder, d’une véritable connaissance de la société qu’elle cherche à gouverner.

Il semble qu’avec la culture numérique, la politique doit imaginer une nouvelle éthique et une nouvelle manière de faire, plus appropriées à la sociabilité émergente. L’affaire WikiLeaks n’est que l’indication, certes significative, d’une possible fracture numérique en train de s’installer entre les politiques et les citoyens et que seule une véritable prise en compte des réalités et des potentiels de l’environnement numérique peut éviter.

La diplomatie est l’art de la dissimulation, des subterfuges, mais aussi de la finesse. Il faut désormais qu’elle s’adapte aux nouvelles conduites sociales induites par les pratiques numériques.

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