Crise de crédit, littéralement

10/12/2010

Laurent Chambon dans Minorités nº 59, dimanche 5 décembre 2010 :

Ce qui reste le plus frappant dans le dernier épisode de WikiLeaks, ce n’est pas la teneur des révélations, mais la réaction de ceux qui sont au pouvoir. On savait que Sarkozy était odieux, surtout avec le petit personnel (quelle noblesse de caractère…), que Berlusconi était violemment incompétent et n’écoutait que sa queue, que les Arabes avaient peur des ayatollahs et que personne n’avait confiance en la Russie. Ah oui, et que DSK n’aimait pas Ségo. Le scoop total, quoi. On s’attendait à un Onze Septembre diplomatique, on n’a eu que la confirmation de rumeurs sur le caractère de nos dirigeants. On les fréquente assez par médias interposés pour en savoir au moins autant sans câbles diplomatiques secrets volés. Par contre, lorsqu’on apprend qu’Interpol est à la recherche de Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, parce que le préservatif a cassé quand il a copulé avec une Suédoise, on se dit qu’on touche quelque chose.

Ce quelque chose, c’est le pouvoir de l’information. Information = Power. Les puissants sont irrités car on révèle leurs faiblesses et leur petite cuisine interne. Régicide ! […]
D’ailleurs, cela n’a rien de nouveau. Comme le rappelle Edmund Conway dans le Telegraph, WikiLeaks fait en 2010 ce qui se faisait déjà à Amsterdam au XVIe siècle : écrire et diffuser ce que les puissants aimeraient garder caché. D’ailleurs WikiLeaks a tout de suite obtenu que plusieurs sites internet assez populaires aux Pays-Bas (dont GeenStijl, très à droite et bien populo, mais avec apparemment le bon sens des priorités) mettent les documents en question sur leurs serveurs. Quatre siècles de liberté éditoriale, ça ne s’efface pas comme ça. Juste que la rapidité a été améliorée et qu’internet permet des coûts de diffusion proches de zéro.

La saga WikiLeaks n’est qu’une facette médiatisée […] d’un phénomène plus large que les puissants commencent à mesurer : la création d’une véritable vox populi mondiale.

Ce qui est étonnant, c’est que beaucoup de gouvernements occidentaux pensent encore qu’ils peuvent contrôler tout cela. En France, au nom de la lutte contre la piraterie, le terrorisme et les pédonazis, le gouvernement et une partie de l’industrie des télécoms aimeraient instituer un Minitel 2.0 dénué de tout esprit critique. Vu des Pays-Bas c’est tellement loufoque qu’on se croirait dans Delicatessen, avec les journaux du pouvoir qui dénoncent les complots des Troglodytes. Cela ne veut pas dire que cela ne va pas se réaliser : la Chine a une véritable armée au service de la censure de son internet, à l’abri de sa Grande muraille numérique, la plupart des pays du Moyen Orient ont une version plus ou moins efficace de cet internet censuré (pas de YouTube ni de Twitter, en gros), et des grandes corporations américaines se voient déjà en train distribuer des contenus filtrés par leurs soins en échange de pépettes. Une neutralité du net oubliée pour des raisons d’argent, mais on sait que la politique n’est jamais loin.

INTERNET = OUTIL DE PARTAGE AU NIVEAU DE L’HUMANITE

En attendant, internet est devenu l’outil d’information numéro un. Mes parents ont à eux deux presque un siècle et demi, et ils m’envoient par e-mail depuis leur Mac des articles qu’ils ont lu en ligne mais aussi des articles papier qu’ils ont scannés. Bon, leurs enfants sont des nerds et les chats ne font pas des chiens, mais quand même. Il y a dix ans ils gobaient les articles du Monde (sur papier) sans moufter. Même des cousins de province un peu simplets s’envoient des articles intéressants sur le gouvernement, le système bancaire, les grosses boîtes qui empoisonnent les gens et la liste des produits chimiques en E à éviter. Tout n’est pas 100 % vrai ni vérifié tout le temps, mais on est très très loin du journal de TF1. D’ailleurs les gens le regardent désormais pour mesurer le niveau de propagande en vigueur, comme on lisait la Pravda avant. Plus c’est délirant, plus le pouvoir est dans la choucroute, en gros.

Non seulement n’importe qui a accès aux vidéos et aux textes du reste de l’humanité (Google Chrome propose de traduire n’importe quel contenu dans votre langue maternelle de façon standard), mais on peut voir le reste du monde en images. Pas toujours en temps réel, mais on a accès à des choses inimaginables qui il a encore quelques années. On peut aller vérifier la devanture d’un Starbucks à Tokyo, ou la bordure d’un champ en Nouvelle-Zélande en un clic. Donc l’info est là, même celle à laquelle on n’avait jamais pensé. Mieux, elle est de mieux en mieux synthétisée par les réseaux sociaux. Les gens sont leurs propres DJ à information, à sélectionner pour les autres ce qui vaut le coup d’être lu. Personnellement, le flux Google Reader public de mon frère ou de certains amis est une source de nouvelles et amusement irremplaçable.

La crise, non seulement les gens la ressentent, mais ils ont pour la plupart très bien compris à quoi elle est due, et qui est responsable. […]

DONC LA CRISE EST AVANT TOUT CELLE DE LA CONFIANCE EN NOS ÉLITES

J’ai fait tout ce détour pour mieux revenir au sujet qui nous tient particulièrement à cœur à Minorités : la crise. Il y a plein de gens qui ont fait des analyses particulièrement brillantes, et comme je l’ai dit, ces articles circulent. Pour résumer très rapidement, au risque d’exagérer un peu :

– La plupart des pays occidentaux se sont endettés de façon collective pour « sauver » leurs banques. Les pays comme l’Irlande ou les Pays-Bas qui avait un déficit public négligeable sont désormais à peu près au niveau de la France ou de l’Italie. On lit partout que cet argent va être remboursé, avec des intérêts, donc dans l’affaire tout le monde va y gagner. Sauf qu’entre-temps la plupart des gouvernements font des coupes claires dans les budgets, surtout dans le social, la santé, l’éducation et la culture d’ailleurs, à croire que ces fameux remboursements ne sont pas pour demain. Les pays qui ont le plus souffert des excès immobiliers et bancaires sont aussi ceux dont les peuples sont les plus punis (Islande, Irlande, Portugal, Espagne, Grèce) alors que la plupart des habitants ont dû d’endetter pour pouvoir se loger. Les autres sont tout autant au chômage, mais sans être « propriétaire ». Leurs systèmes bancaires sont au bord de la faillite, et tout le monde se demande où ont bien pu passer tous ces milliards.

– Au début de la crise, Sarkozy et Merkel ont montré leurs muscles, Obama a été élu avec la promesse de mettre fin au délire bancaire, la Grande-Bretagne voulait limiter sérieusement la spéculation. Les Torries se sont montrés même plus anti-spéculation que les Travaillistes, un comble. Sauf que fin 2010 les bonus extravagants sont encore de mise à la tête des grandes institutions, rien n’a changé dans le monde bancaire et financier et qu’Obama a ravalé ses réformes.

– On nous a expliqué que les marchés financiers n’étaient pas liés à la réalité économique, que le système bancaire (qui avait pour but de financer l’activité économique de façon efficace) était devenu surtout spéculatif et parasitaire, que l’immobilier était en fait un Monopoly géant dans lequel seuls les plus gros gagnaient vraiment, et qu’heureusement qu’on est protégés avec l’euro. Sauf que, depuis, on injecte des sommes hallucinantes qu’on n’a pas pour rassurer « les marchés » et éviter que l’euro s’effondre. La bourse est toujours là, les banques aussi, les bonus plus que jamais. Oups.

Le résultat que tout le monde connaît désormais, c’est que les dirigeants politiques occidentaux n’ont pas du tout fait leur travail. Déjà, en amont, ils ne se sont jamais posés de questions, aussi bien à droite qu’à gauche (à part la gauche réactionnaire qui, malheureusement, sur ce coup, avait raison), de la valeur réelle de leur économie.

Je me souviens, à mon petit niveau au conseil municipal d’Amsterdam Oud Zuid, que l’échevin nous avait présenté des plans extravagants pour développer une zone marchande ultra-luxueuse, avec des parkings automatisés creusés sous les canaux, des gratte-ciels futuristes et des infrastructures culturelles délirantes, financées par le progrès infini de l’économie et des salaires. Tout le monde était vraiment enthousiaste, et quand j’avais demandé comment on pouvait faire des plans aussi compliqués en se basant sur l’hypothèse qu’il n’y aurait jamais de crise économique, on m’avait dit que vraiment, Laurent, arrête de grincher, bien sûr que l’économie va continuer comme ça, on est dans un pays moderne avec des dirigeants et des banques qui savent ce qu’ils font. Bon. Depuis, tous ces plans délirants ont été oubliés et on coupe tous les budgets possibles. […]

Ensuite, une fois la crise arrivée, on n’a pas été frappé ni par le courage politique ni par la sagesse de nos élites. Le niveau de nos gouvernants est à désespérer. Le premier ministre irlandais a quand même réussi à ruiner son pays, dissoudre le peu d’État qu’il y avait et laisser les générations futures payer pour l’avidité des banquiers. En Islande les populistes de droite qui ont ruiné le pays par copinage et corruption sont de retour (alors que les bidouillages bancaires islandais avaient été révélés par WikiLeaks, tiens tiens). En Grande-Bretagne après que les Travaillistes ont quasiment nationalisé le système bancaire, la City distribue des bonus incroyables alors que les Torries coupent dans les budgets au point que même Thatcher passe désormais pour une gauchiste collectiviste.
Aux États-Unis, les grands plans de relance par l’économie verte d’Obama ont été oubliés, la guerre continue en Irak et en Afghanistan (avant-dernières révélations de WikiLeaks : grosses bavures sur les civils), le Parti républicain est infiltré par les idiots des Tea Parties et est arrivé à un point de nullité économique que n’égale que les plans quinquénaux soviétiques de la grande période. Aux Pays-Bas le gouvernement ne pense qu’à construire des routes et augmenter la vitesse maximum sur autoroute pour relancer l’économie tout en augmentant les dépenses fixes des ménages (le meilleur moyen de tuer la consommation). Mieux, la privatisation du système de santé, dont même les Américains sont revenus, continue. En France, deux noms suffisent à comprendre la situation : Lagarde et Sarkozy. En Italie, un seul : Berlusconi.

Jamais nos dirigeants n’ont été aussi bling bling et proches des riches, jamais leur nullité n’a été aussi visible. Non seulement parce que la crise l’a révélé (crise de crédit, comme son nom l’indique), mais aussi parce que la circulation des idées et des analyses que je viens d’évoquer a donné des outils aux peuples pour comprendre ce qui se passe, quasiment en temps réel.

QUAND LA MARGE A RAISON

[…] On sait, par recoupement, que [les] marginaux du monde universitaire ont probablement raison : les théories économiques qui ont tant coûté aux peuples étaient totalement farfelues, le système économique occidental est au bord de la faillite, les banques ont déjà englouti les milliards qui vont demander au moins une génération à être remboursés, trop d’élus sont vendus aux grandes entreprises pour penser au bien commun, cela fait un moment que les pays qu’on nous présentait comme des modèles à suivre ne produisent pas grand-chose, et que les « services » tant vantés n’étaient que les miettes d’une vaste supercherie spéculative et parasitaire.

Alors, bien sûr, on va crier au populisme ou parler d’un internet fasciste qui harcèle les élus. Eh ! C’est aussi ça la démocratie : le contrôle de ce que font les élus. On pensait qu’internet allait changer la démocratie dans un futur lointain, mais qu’entre-temps les États allaient contrôler les citoyens. Et bien le futur c’est maintenant : regardez, on arrive à savoir ce qui se passe, qui fait quoi, et où. Mieux, ce ne sont pas les États qui savent tout, ce sont les citoyens qui en savent plus que jamais sur les États et leurs dirigeants. On sait aussi que les privilèges de beaucoup ne sont pas justifiés. On sait même ce que pense l’ambassade américaine à Paris de Ségo et de Sarko, c’est dire.

Maintenant, le problème, c’est que notre système politique et administratif ne s’est pas encore adapté. Les États et leurs nuées d’élus et de fonctionnaires ne sont pas encore en état de comprendre ce qui se passe dans le monde de façon plus détaillée que n’importe qui, ni d’utiliser l’intelligence collective de façon utile, et encore moins au service du bien commun.

La liberté de la presse et les journaux imprimés ont permis aux démocraties représentatives de fleurir en Occident il y a un peu plus d’un siècle. J’imagine qu’internet, le savoir collectif et la surveillance qu’il engendre va forcément avoir des conséquences institutionnelles.
Lesquelles, et quand, je ne sais pas. Toujours est-il que la crise en est le révélateur.

Lire l’intégralité de cet article sur son site d’origine

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