Réinventer la société de confiance

11/11/2010

Michela Marzano, philosophe et professeur des universités à Paris-Descartes, dans Le Monde daté du samedi 6 novembre 2010 :

Voilà quinze ans, dans un livre consacré à la « société de confiance », Alain Peyrefitte, pourtant ancien ministre du général de Gaulle, nous vantait les mérites des modèles anglo-saxons, affirmant notamment qu’ils permettaient à chacun de se dépasser constamment dans des « entreprises risquées mais rationnelles ».

Ces dernières années, les élites françaises ont cherché sans relâche à promouvoir ce modèle idéal de « confiance compétitive ». La confiance n’était plus synonyme que de self-esteem. L’une des raisons du succès de Nicolas Sarkozy, en 2007, a été justement sa capacité à mobiliser les électeurs autour de l’idée de réussite personnelle.

Le fameux « travailler plus pour gagner plus ». Pour quel résultat ? La crise a mis au jour les contradictions d’un tel discours. Les manifestations récentes contre la réforme des retraites ne sont pas une simple protestation contre un allongement de quelques années de cotisation, mais aussi le symptôme d’une grande déception et d’un grand désarroi. Peut-on se limiter à croire, comme un Claude Bébéar, que les citoyens ne seraient descendus en masse dans la rue que parce qu’ils « dénigrent le travail, se disent fatigués et aspirent aux congés et à la retraite » (Le Monde du 1er novembre) ?

Une chose est sûre. La fatigue française est bien réelle. Mais elle n’est pas une propriété intrinsèque du Français-paresseux-par-nature comme voudraient le faire croire certaines élites, se berçant de telles niaiseries pour éviter de se remettre en cause. La fatigue actuelle est le résultat d’une longue suite de mensonges auxquels les citoyens avaient fini par adhérer et dont ils découvrent l’inanité.

Ce peuple s’était progressivement laissé convaincre par les sirènes d’un certain management. Il avait accepté l’idée qu’il suffisait de croire « en soi-même » et de ne jamais compter sur les autres pour réussir sa vie. La société se partageait entre ceux qui croyaient n’avoir besoin de rien ni de personne, et ceux qui avaient la faiblesse de croire en les autres.

La crise a eu le mérite de montrer qu’il ne suffit pas de « vouloir pour pouvoir » et que, sans coopération et solidarité, « notre monde peut être un enfer », comme le disait déjà Hannah Arendt. Tous les jours, dans les entreprises, ils sont des milliers à le vivre dans leur chair. Pas besoin d’aller chercher des exemples dramatiques chez France Télécom ou Renault.

Prenons ce salarié qui, à l’approche de la cinquantaine, et après s’être voué à son travail en essayant d’être toujours « flexible », se voit remercié car « trop coûteux ». Ou ces seniors qui connaissent un véritable parcours du combattant, se traînant d’entretien en entretien, à la recherche d’un nouvel emploi. Qui dit que ces Français ne veulent pas travailler ? Qui croit qu’ils dénigrent le travail ? Ne voudraient-ils pas simplement une société plus juste ?

Globalisation et mutation technologique poussent certes au changement. Mais elles ne poussent pas nécessairement aux dérives oligarchiques et au cynisme triomphant. Une société plus juste est toujours possible. Elle est même la condition du retour de la confiance en l’avenir. Elle passe par le refus de cette fausse « société de confiance » vantée par l’idéologie néolibérale moribonde.

Il faut retrouver le chemin de la coopération et de la confiance mutuelle. Mais pas de confiance sans fiabilité. Or, c’est là que le bât blesse. Tout ce qui manque à nos élites, aujourd’hui, c’est d’être fiables. On dira que ce propos est « populiste ». Jugeons sur actes. Les chefs d’entreprise, les politiques, les médias parlent d’exemplarité. Mais ce sont toujours, comme par hasard, les autres qui doivent être exemplaires. Pas ceux qui demandent des efforts. Pis. En France, un grand manageur est désigné comme « courageux » lorsqu’il taille dans ses effectifs, tandis qu’il négocie âprement, et parfois en douce, ses stock-options et sa retraite chapeau.

Le pouvoir politique n’est pas en reste. Les ministres sarkozystes susurrent à l’oreille des Français la petite musique des « sacrifices nécessaires et partagés » pendant qu’ils redonnent à Mme Bettencourt et à ses semblables des millions d’euros au titre du bouclier fiscal. C’est là que réside, en profondeur, le malaise du pays.

En a-t-il toujours été ainsi ? En 1940, les Anglais savaient bien qu’en leur proposant du « sang et des larmes » Churchill prendrait sa part de l’effort et qu’il n’irait pas se prélasser sur un yacht ou dans un paradis fiscal… À la même époque, les élites françaises de la « drôle de guerre » donnaient, elles, la triste image de pantins désabusés et insouciants, comme l’avait souligné Marc Bloch dans « L’Étrange Défaite ». En va-t-il si différemment aujourd’hui ?

Cette crise étrange, qui frappe l’économie réelle mais épargne les profits de la finance, empêche probablement les plus fortunés de bien en saisir les enjeux. Les élites de cette « drôle de crise » sont un peu comme les élites de la « drôle de guerre ». Elles se trompent de diagnostic. Souhaitons qu’elles sortent vite de leurs illusions.

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2 Responses to “Réinventer la société de confiance”


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