Un Conflit révélateur de nouveaux clivages

07/11/2010

Christophe Guilluy, géographe, dans Le Monde daté du samedi 6 novembre 2010 :

Le mouvement social contre la réforme des retraites a révélé le pessimisme d’une société française qui peine à imaginer un futur synonyme de progrès économique et social. Grogne de nantis ou révolte logique ?

Il serait évidemment plus confortable d’analyser le mouvement social de cet automne comme une répétition de 1995 ou de mai 1968. La référence à des mouvements passés est toujours rassurante, elle permet d’inscrire des tensions sociales très spécifiques dans une histoire dont on connaîtrait les acteurs, mais aussi la fin. Le conflit droite-gauche est ainsi mis en scène avec, d’un côté, une droite qui serait autoritaire et réformatrice face à une gauche évidemment arc-boutée sur ses acquis sociaux et viscéralement hermétique à l’idée même de la réforme. Les modernes contre les passéistes. Les libéraux contre les tenants de l’état-providence.

Force est de constater que nos acteurs surjouent un peu leur rôle : la droite dans sa posture « gaullienne » qui refuse de céder « à la rue » (pourquoi pas la « chienlit » ?) et la gauche dans sa posture révolutionnaire refusant désormais l’économie de marché mondialisée qu’elle a pourtant contribué à mettre en place.

Face à ces postures caricaturales, c’est l’opinion publique qui nous permet de revenir à la réalité, celle de la France de 2010, pas celle de 1995 et encore moins celle de 1968 ! Une France où la préoccupation majeure des catégories populaires et moyennes n’est pas le conflit droite-gauche mais d’abord l’insécurité sociale grandissante. Cette opinion publique, qui, au départ, n’était pas véritablement opposée à l’allongement de la durée du travail, soutient massivement le mouvement.

C’est notamment le cas des couches populaires, ouvriers et employés, c’est-à-dire des catégories qui, notamment les ouvriers, votent de plus en plus à droite et/ou à l’extrême droite depuis vingt ans.

Il apparaît ainsi que le candidat Sarkozy, celui qui avait promis de protéger les travailleurs des effets de la mondialisation libérale, se retrouve, aujourd’hui, non face à la gauche et aux syndicats, mais bien face à la France populaire, celle « qui se lève tôt » et qui lui a permis d’accéder au pouvoir, en 2007.

La pénibilité du travail et l’espérance de vie en bonne santé favorisent mécaniquement un soutien massif des catégories sociales les moins qualifiées. Mais ce ne sont pas les seules causes de cette adhésion massive. Souvent salariées du secteur privé et éloignées des grandes métropoles, les catégories populaires soutiennent des manifestations auxquelles elles ne participent pas forcément. Pourquoi ?

Après vingt ans de mondialisation, de dégradation des conditions de travail, la France populaire ne croit plus à la réforme. Ce scepticisme est rationnel. Il est le fruit d’un constat qui se mesure socialement. Projetées, sans mode d’emploi, dans le grand bain de la mondialisation libérale, les couches populaires sont celles qui ont le moins bénéficié de ce choix économique. Confrontées aux plans sociaux, ces catégories sont aussi celles qui ont le plus subi la stagnation et parfois une déflation salariale.

Les discours visant à rappeler la nécessité de réformer un système trop coûteux pour s’adapter à une mondialisation qui bénéficierait à tous pèsent peu de chose face à la réalité des chiffres. Parmi tous les indicateurs sociaux, on peut retenir le niveau d’un salaire médian désespérément bloqué à 1 500 euros mais aussi ces 20 % de Français qui sont à 50 euros près pour finir le mois et bien évidemment les 8 millions de pauvres que compte ce pays.

Quant à la retraite, plus que l’âge du départ, c’est aussi la faiblesse relative de la pension médiane, 1 100 euros entre 65 et 74 ans, qui devrait être débattue. Si la mondialisation libérale a été bénéfique, ce n’est certainement pas pour la majorité des catégories populaires.

D’ailleurs, et c’est certainement ce qui différencie ce mouvement du conflit de 1995, l’anxiété concerne désormais les classes moyennes qui ont bien compris qu’elles risquent de subir, après les ouvriers, les effets négatifs de la mondialisation.

Même les fonctionnaires, pourtant socle de cette classe moyenne, pressentent qu’ils ne seront pas épargnés. Si le plan de rigueur britannique ne pourrait être appliqué en l’état en France, la fonction publique ne pourra longtemps résister à la pression des marchés.

Le malaise des catégories populaires et moyennes qui explique la défiance envers la classe politique n’est pas la résultante d’une montée d’un nouveau populisme mais bien la conséquence d’une incapacité des gouvernements à protéger les plus modestes des effets de la mondialisation.

Car, ce qui est en jeu, ce n’est évidemment pas seulement la durée du travail, mais bien la persistance d’un modèle social européen, perçu comme le dernier rempart face à un marché mondialisé.

En ce sens, le mouvement d’aujourd’hui s’inscrit bien dans une modernité que les représentations traditionnelles empêchent souvent de distinguer. Ce qui est visible ici c’est l’angoisse des catégories populaires et moyennes du XXIe siècle, pas une répétition de mouvements du passé.

Les cortèges lycéens viennent aussi nous rappeler que l’enjeu ne sera pas seulement de répondre aux questions sociales mais aussi de prendre en compte les nouvelles fractures culturelles et territoriales qui rendent de plus en plus difficile le « vivre ensemble ». L’accentuation des inégalités sociales et culturelles est particulièrement visible dans la jeunesse des grandes métropoles qui a manifesté.

La cohabitation entre une jeunesse issue de la « gentrification », c’est-à-dire de l’embourgeoisement des villes, et d’une jeunesse issue de l’immigration est un enjeu majeur.

Cette situation est d’autant plus complexe, qu’au-delà des métropoles, se joue aussi l’avenir d’une autre jeunesse qu’on a peu entendue. Cette jeunesse populaire, périurbaine, rurale et issue d’un monde ouvrier en crise, a pourtant beaucoup à dire des effets de la mondialisation.

Révélateur des nouvelles fractures françaises, le mouvement de 2010 paraît bien éloigné des représentations sociales traditionnelles.

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