Le Ghetto français, ce ne sont pas les quartiers, mais la vieille élite

29/10/2010

Bruno Laforestrie, président de la radio Générations 88.2, interviewé par Luc Bronner dans Le Monde daté du vendredi 13 août 2010 :

[…] Les polémiques récurrentes sur l’immigration, les banlieues et l’insécurité, « c’est le signe d’une société crispée, qui a peur d’elle-même, peur de sa jeunesse »

— Les conflits d’intérêts entre les classes d’âge sont nombreux, mais la question générationnelle n’émerge pas. Pourquoi ?

Il faut d’abord s’entendre sur le constat d’un conflit d’intérêts majeur. Sur le plan économique d’abord : notre société se caractérise par la concentration du patrimoine dans les mains des plus de 60 ans, d’un côté, et l’endettement public pour les nouvelles générations, de l’autre.
Sur le plan des élites ensuite : le pouvoir politique, économique et culturel reste aux mains des plus vieux, notamment des baby-boomers. Notre système intellectuel et politique demeure ainsi formaté par les clivages des années 1950 et 1960. Avec une conception dogmatique de l’opposition droite gauche pour penser la société.
Or, je pense qu’il faut s’attendre à une explosion de la « dynamite générationnelle » dans les prochaines années parce que le conflit d’intérêts entre générations est trop flagrant. Les partis politiques n’ont pas pris conscience de cette évolution.

— Quelles sont les différences entre les générations au pouvoir et les nouvelles élites ?

Deux mouvements se conjuguent pour donner aux nouvelles générations un profil différent. D’abord, la tendance au recentrage sur la sphère privée, amplifiée par la désillusion vis-à-vis de ces idéologies qui structurent les générations précédentes. Le deuxième mouvement est lié à Internet et aux possibilités d’interconnexion à travers les réseaux sociaux. D’où la possibilité, paradoxale, d’être replié sur le privé, sur sa tribu, sur sa communauté et complètement ouvert sur le monde, sur le global.

— Les élites actuelles comprennent-elles l’évolution en cours ?

Les élites françaises ont subi deux chocs ces vingt dernières années. Le premier lié à l’émergence de nouveaux entrepreneurs issus notamment des nouvelles technologies qui bousculent les réseaux traditionnels.
Le second, plus profond encore, est lié au changement de visage culturel de la France : aujourd’hui, pour des raisons démographiques, c’est la jeunesse urbaine qui est dominante culturellement. Or, celui qui domine le soft power est en position de force.

— L’image des jeunes des quartiers n’a pourtant jamais été aussi mauvaise.

Oui. Cette génération urbaine, que l’on a tendance à tort à réduire à la jeunesse des quartiers, est d’abord perçue comme une menace. On l’a encore vu avec les discours de Nicolas Sarkozy à propos des violences de Grenoble.
C’est la lecture policière qui est privilégiée alors qu’on sait bien que, dans un État démocratique, les problèmes de société – pauvreté, intégration… – ne se règlent pas avec la police.
C’est sur la culture de rue qu’il faudrait agir en profondeur : s’occuper des milliers de gamins qui n’ont plus de repères en leur proposant quelque chose avant et après l’école, comme l’éducation populaire avait su le faire au siècle dernier. […]

— Dans ces générations, la diversité ethnique est un enjeu ?

La notion de mixité ethnique ou culturelle est complètement naturelle. On l’entend d’ailleurs à travers les termes utilisés : ces générations n’ont plus aucune difficulté à parler de Blancs, de Noirs, de Maghrébins et ne restent pas sur les expressions craintives sur les « jeunes issus de l’immigration ».
Pour les nouvelles générations, la question ethnique est dédramatisée parce que la diversité est une évidence. La mixité sociale, en revanche, reste une idée lointaine parce que l’entre-soi et la ségrégation sont très puissants.

— Comment évoluent les partis ?

Le PS ne s’est pas encore remis de la génération Mitterrand. À l’époque, il avait fait son marché chez les énarques – ils sont toujours là. Quant à l’instrumentalisation réciproque du PS et de SOS Racisme, on sait bien qu’elle n’a pas porté ses fruits sur le renouvellement de la gauche.
Côté UMP, il y a eu l’intuition, ces dernières années, de l’existence d’une fibre entrepreneuriale chez les jeunes des quartiers. Mais l’UMP s’est explosée à travers les débats sécuritaires et identitaires.

— D’autres pays ont-ils mieux perçu le mouvement ?

Pour le reste du monde, le ghetto français, ce ne sont pas les quartiers ou les nouvelles générations de la diversité, mais bien la vieille France, cette vieille élite repliée sur les réseaux traditionnels.
Aux États-Unis, en particulier, le mouvement urbain est très puissant. Obama a gagné les élections en s’appuyant sur la Silicon Valley et sur le monde de l’entertainment, en y incluant les grandes figures du hip-hop. Il a aussi compris comment utiliser les réseaux sociaux. Pas pour faire de la propagande à l’ancienne. Mais en pensant la campagne comme les « flash mob » ou ces apéros géants qui font si peur à nos élites.

Lire l’intégralité de cet entretien sur le blog de Bruno Laforestrie

Lire aussi sur le même sujet « Pays de vioques » et « Une France de plus en plus gérontocratique »

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