Ethnocratie française

28/10/2010

Brieuc-Yves (Mellouki) Cadat, politologue français, émigré aux Pays-Bas où il a été assistant parlementaire et élu local, interviewé par Laurent Chambon dans Minorités nº 37, vendredi 21 mai 2010 :

« […] La question des élites issues de l’immigration est très différente entre la France et les Pays-Bas. Quand j’interviewais les jeunes présents dans le mouvement politique issu de la Marche des beurs, dans les années 1980, j’étais frappé par leur niveau : tous très intelligents, suréduqués, très bien formés, tout à fait prêts à appartenir à l’élite de la République. Et pourtant, personne n’est devenu ministre ou maire d’une grande ville. »

« Aux Pays-Bas, il suffit de savoir lire pour être élu quand on est enfant d’immigré. On y trouve beaucoup d’escrocs et de gens vaguement instruits qui disent représenter leur communauté. Les Néerlandais se contentent de compétences limitées car ils font avec ce qu’ils ont, et ils savent que la démocratie représentative se doit justement d’être représentative. Pour peu que vous parlez sans accent, vous vous retrouvez maire de Rotterdam comme Ahmed Aboutaleb. En France il y a des centaines de Français issus de l’immigration qui valent largement Aboutaleb, et pourtant aucun n’est maire d’une ville importante. »

« Dans les années 1990, on retrouve des gens brillants appartenant à des minorités dans tous les partis, même au Front National ou au RPR (devenu UMP par la suite). La plupart ont assez de capital culturel ou économique pour y arriver, beaucoup sont issus de grandes familles algériennes ou antillaises. Mais tous ont échoué : les Gaulois étaient contre. Le pouvoir, c’est réservé aux Gaulois, point. On touche là clairement aux limites de la méritocratie : le mérite et les qualités personnelles (voire collectives) ne suffisent pas, il faut appartenir au bon groupe ethnique. »

« C’est alors que j’ai compris que la France est une ethnocratie. Ce n’est pas une République une et indivisible, c’est une République ethnique très divisée sur des critères génétiques. »

« Mon explication, c’est que la France était une puissance coloniale dont la légitimité était basée sur la supériorité culturelle supposée des blancs. On n’efface pas plus d’un siècle de propagande raciste comme ça. À la limite on peut accepter que notre président soit en partie issu du lumpenprolétariat juif polonais, mais qu’il soit nord-africain aurait été insupportable. Notre relation à l’Algérie n’est toujours pas digérée, et les nominations de Fadela Amara, de Rachida Dati et de Rama Yade au début du mandat de Sarkozy, même si j’ai apprécié la symbolique, procèdent de cette vision ethnique de la République. On ne leur a pas laissé gagner leurs galons politiques et leur légitimité par l’élection, on les a nommées pour que les tribus dont elles sont issues soient satisfaites, comme on le faisait au temps des colonies. »

« Il faut relire Madame Bovary pour comprendre l’état de la France en 2010, saisir le poids des grandes familles dans les circonscriptions, le fait que le pouvoir est réservé aux héritiers. Le maintien au pouvoir de ces réseaux tribaux n’est possible qu’au prix d’une cassure sociale. Derrière la fausse diversité promue par Sarkozy, derrière ses origines étrangères, il y a un système social basé sur l’exclusion par les gènes. »

« Le communautarisme ethnique à laquelle la France doit faire face, avec le monopole politique pour les Gaulois riches issus des bonnes familles, n’est compréhensible que si on a lu les écrits de Theodore Dalrymple, qui est devenu l’idéologue de tout l’Occident. Sa théorie est que les riches le sont parce qu’ils ont du talent, et que les pauvres le sont soit parce qu’ils sont paresseux, soit parce que le système social les maintient dans la pauvreté et l’oisiveté. Quand on le lit, on [croit] que les Noirs américains ne sont pas victimes de racisme, mais d’autocensure qui les empêche de s’épanouir, que les pauvres se vautrent dans leur culture dégénérée et sont chômeurs par choix, et bien sûr que les Français d’origine algérienne n’ont pas encore eu accès au pouvoir parce qu’ils n’ont pas encore les compétences requises. L’ensemble du monde politique et économique français est contaminé par ce darwinisme social qui légitime leur pouvoir. On a pourtant vu quels ravages une telle idéologie a pu avoir aux États-Unis et dans le reste du monde sous la présidence de George W. Bush. Personne ne semble vouloir faire le lien avec la situation française. »

« Pour sortir la France de cette ethnocratie et laver l’appareil d’État de son idéologie communautariste et darwiniste, il va falloir une personnalité hors du commun appuyée par des appareils. Il faudrait un Obama français, qui soit post-colonial, post-ethnique, post-classiste, et qui puisse s’appuyer sur un parti politique en mesure de gagner les élections, que ce soit le PS ou l’UMP. Je ne vois pas trop, à moyen terme, comment ça pourrait arriver vu l’état de ces partis. Donc la République une et indivisible, on en est encore loin. Quant à Liberté, Égalité, Fraternité… je n’y pense même plus. »

Lire l’intégralité de cet entretien sur son site d’origine

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