Pays de vioques

27/10/2010

Didier Lestrade dans Minorités nº 53, dimanche 24 octobre 2010 :

La France est un pays de vieux. On a beau avoir un des meilleurs taux de natalité en Europe, on est toujours mentalement plus vieux que les autres. C’est tellement évident qu’il suffit de regarder les pays voisins où les ministres et les dirigeants sont toujours plus jeunes – et parmi eux, beaucoup de femmes. À la télé, le nouveau délire depuis plus d’un an, c’est de nous submerger d’images d’archives en noir et blanc de l’INA qui sont censées partager la mémoire commune mais qui, en fait, ne s’adressent pas aux jeunes : c’est toujours tourné pour les vieux, blancs, pour leur rappeler « le bon temps ». Les vieux sont au centre de la crise sociale actuelle et ces vieux commencent vraiment à nous sortir par les yeux. Le pire, c’est que ce n’est que le début.

Pour toutes les personnes en dessous de mon âge, je suis déjà vieux. J’ai 52 ans et donc je suis ce qu’on appelle un jeune vieux, mais pour le reste des gens, je suis juste un vieux tout court. J’ai beau me rappeler ma première et ma dernière ecsta, je suis passé de l’autre côté du demi-siècle, c’est « past the limit » comme disent les Anglais.

Mais les vieux dont je parle sont ceux qui sont encore plus vieux, les seniors, les retraités. Ce sont des personnes angoissées par nature. C’est normal, elles voient la mort s’approcher. Les personnes âgées parlent de médicament et de nourriture, et c’est tout. Ils sont en France, mais ils vivent déjà comme en Floride. À chaque fois qu’un artiste meurt, c’est une catastrophe. Et les grands médias se comportent en fait comme une immense maison de retraite où la disparition de chaque personne (même qu’on n’a jamais vue) est vécue comme si c’était la chose la plus grave au monde, même si le même jour, le feu vert est accordé pour de nouvelles colonies en Palestine.

UNE CLASSE POLITIQUE DE VIEUX

La classe politique est vieille, les médias dans leur ensemble sont vieux car achetés par des vieux, et tous refusent de partir, par pur égoïsme, par cupidité, ou par je-m’en-foutisme de l’intérêt commun. On nous dit que les Français ont un problème freudien, ils aiment leurs hommes politiques à la sauce très vieille, genre De Gaulle-Mitterrand-Chirac, mais nous savons tous que cela fait partie du conditionnement culturel. En fait, on en a tous marre de ces vioques. La blague courante sur FB, c’est « les vieux, il faudrait les tuer à la naissance ». Moi je veux bien qu’on m’élimine, si ça sert à quelque chose et si je ne suis pas le seul.

Nous voulons des jeunes. Même les vieux applaudissent les jeunes qui manifestent. Or, on devrait plutôt manifester pour dire à ces vieux qui nous dirigent de se taire ou de se barrer purement et simplement, comme ça se fait dans les sociétés qui bougent. Je trouve hallucinant que des personnes de 65 ans et plus puissent garder des fonctions importantes.

LA PLACE AUX JEUNES

Il y a quelques années, je suis allé à Bilbao pour le premier mai, j’ai manifesté avec les Basques et quelques amis m’ont amené au banquet annuel du syndicat ELA (Euskal Sindikatua) dans l’immense Palais des congrès de la ville. Là, dans une très grande salle, on pouvait voir des milliers de membres du syndicat, assis à table avec leurs familles et amis, rassemblés selon les délégations de telle ou telle ville (ça fait quelque chose de passer à côté de la table de Guernica). Tous mangeaient et passaient une bonne journée, avec les enfants qui s’amusaient dans une sorte d’immense aire de jeux pas loin de la scène.

Déjà, le garçon qui avait organisé tous les bus en partance de Bayonne et du pays Basque français avait à peine 20 ans. Il avait tout préparé — et faisait du très bon boulot, de l’avis général. Ce qui m’a marqué, et c’est pourquoi je parle de ELA, c’est lorsque j’ai rencontré à la fin du déjeuner certains des fondateurs du syndicat qui a pris beaucoup d’importance pendant les années du franquisme. Ils me disaient qu’ils avaient conçu les statuts d’ELA selon l’idée que le renouvellement des membres devait se faire le plus tôt possible. Je crois qu’à 58 ans, ils perdent leurs fonctions et n’ont même pas le droit de participer aux réunions syndicales, même dans la salle, de manière à ne pas influencer les décisions prises, même après leur retraite. Bref, ils sont obligés de disparaître.

Je leur ai demandé ce que cela leur faisait, d’être écartés du syndicat pour lequel ils ont offert leurs vies. Et les trois ou quatre qui étaient là m’ont souri. Ils ont dit « Bah, on s’est préparés, et puis on a décidé de ces règles nous-mêmes, il y a longtemps. Alors on ne va pas les changer maintenant qu’on arrive à 55 ans. Il faut laisser la place complètement nette pour les jeunes ».

Ces règles sont adoptées dans d’autres pays et probablement dans certains domaines cachés de la vie française, qui sait. Mais les grands secteurs du pouvoir, en France, sont loin d’envisager une mesure pourtant si évidente. Nous en sommes à deux générations successives qui attendent de prendre le pouvoir, dans la politique et les médias, et qui ont déjà passé les années 90 et 2000 à pousser, insister — et perdre. De plus, la crise est là pour les riches aussi, ce qui fait que chacun garde jalousement sa place.

Ce mouvement social, on a l’air de l’oublier, est un événement extrêmement symbolique, c’est un truc de vieux. C’est fascinant de passer autant de temps sur cette réforme en parlant si peu de l’idée de la vieillesse. Les occasions ont été pourtant nombreuses, depuis six mois, de discuter en long et en large de ce que ça signifie, la vieillesse aujourd’hui. Vous avez l’impression que vous avez appris quelque chose, vous ? Non. Comme l’explique un article NYT du 13 octobre dernier, « Here come the ederly », la gravité de la crise actuelle rend impossible cette discussion politique. Tout ça est resté enfoui dans un inconscient commun, celui de la peur de la vieillesse. Les manifestations sont importantes car tout le monde s’imagine vieux, chacun se projette dans l’avenir et, forcément, toutes les angoisses convergent vers un mouvement de protestation qui reflète une chose : bien sûr, le futur, c’est la mort — et c’est aussi l’écologie qui perd. C’est la planète qui meurt.

UNE VIEILLESSE MAL PENSÉE

Mais à cause de quoi, de qui ? C’est précisément parce que les vieux sont au pouvoir que la vieillesse est si mal pensée dans ce pays. Tout le monde dit que le troisième âge représente désormais une mine d’or, source de services et de richesse, il suffit de voir comment les vieux se sont emparés de Facebook. Tout le monde dit que les baby boomers que je suis vont révolutionner même l’idée de la vieillesse. Mais les structures sont loin d’être engagées dans un mouvement de rénovation. Il ne se passe toujours rien. Ce sont donc les vieux au pouvoir qui ne sont pas foutus de changer la société pour faciliter la vie des vieux. Cela fait des décennies qu’ils sont à la tête du pays et ils ne sont pas capables de diriger le pays vers une version moins conne de la vieillesse.

Parce que c’est ça, le fond du sujet, non ? Les dirigeants ne font rien pour les vieux, c’est normal : pourquoi se fatigueraient-ils pour aider une vieillesse banale à laquelle, eux, échapperont, puisqu’ils ont l’argent et le pouvoir ? Et pourquoi les vieux se révolteraient puisqu’ils sont toujours aussi cons ? Vous savez ce qui intéresse les vieux depuis toujours ? Leur assiette. Ils ne pensent qu’à manger. Vous allez dire que je suis méchant mais ils mangent encore du museau, vous savez ! Ce sont eux qui votent à droite, nous imposent ces émissions débiles à la télé, ces films de con au cinéma français, cet urbanisme et ces voitures si laides qu’ils achètent ! Le goût culturel des vieux ? Il est catastrophique. Mon père vivait dans une belle ferme, mais il disait toujours qu’il voulait vivre dans un pavillon « parce que c’était moins de travail ». Et il a fini par le faire.

Et en fait, ce qui se passe aujourd’hui, avec tout le monde qui manifeste pour les vieux, c’est notre vision dégradante de la vieillesse que nous voulons sauvegarder. L’esthétique Conforama. Leur lourde histoire (ce sont eux qui ont fait les guerres, pas nous et on n’a pas nettoyé ce caca, parce qu’ils ne le veulent pas). Leur racisme. Leur idée de la supériorité blanche. La religion. Leur côté Tea Party à la française. Tout ce que nous avons tenté de faire, pendant nos vies à nous, a été de transformer cette société de vieux que l’on a héritée des années 50.

LES VIEUX SONT AU POUVOIR ET NE COMPRENNENT RIEN AUX VIEUX

Deux exemples et je ne vous embête plus. S’il y a tant de vieux dans les médias, par exemple, on pourrait penser qu’ils sont en train de préparer une autre manière de montrer les vieux. WRONG. Il suffit de regarder une chaîne câblée comme Vivolta qui, franchement, me fait personnellement honte de pénétrer dans ce segment générationnel. C’est ça, la culture new look des seniors, avec les vieux de Canal+ et ceux des autres médias qui viennent s’éteindre dans cette chaîne qui ressemble à une interminable discussion autour d’un barbecue ? On a l’impression d’être enfermé dans un café. Cette chaîne a été pensée comme un entertainment pour les vieux de la tranche 60-70 ans, puis 40-60 ans, mais si c’est ça la version djeunz des vieux, il y a un problème de cible identitaire. Nous sommes la génération qui a découvert Warhol, mais ce qu’on nous propose c’est un télé achat pour femmes ménagères qui constituent déjà, surprise, le cœur de cible des autres chaînes nationales.

Autre exemple, en miroir du précédent. Pour ceux qui ont le malheur d’avoir mon âge, et ils sont de plus en plus nombreux, disons entre 50 et 60 ans, il n’y a rien. Nous appartenons à la génération d’Internet, qui a découvert le Walkman ou le Macintosh d’Apple et qui a inventé le Hip Hop et la House, et dès qu’on ouvre la télé, pour regarder vraiment ce qui se passe dans le monde, on réalise que tout ce qui nous intéresse est toujours interdit. Alors, je croyais qu’on vivait dans un monde de niches, où chaque secteur générationnel est usé, utilisé, nourri, markété, vendu. Mais nous appartenons à une niche qui n’existe pas. Oubliez tous les articles qui vous disent que les cinquantenaires sont les nouveaux trentenaires, tout ça c’est du bullshit.

Je résume : nous vivons dans un pays de vieux, dirigé par des vieux et où les vieux sont cons et décident de tout. C’est pour ça qu’on manifeste, non ? C’est pas pour espérer avoir un régime de retraite dans 40 ans alors qu’on ne sait même pas si, dans 40 ans, il y aura encore des poissons dans les océans ? Ces vieux font chier parce qu’ils sont là, au centre d’un conflit important, et ils encouragent les jeunes à descendre dans la rue. Mais est-ce que ces jeunes se battent vraiment pour les retraites ? Ne se battent-ils pas plutôt contre les vieux, ceux qui les empêchent de vivre, ceux qui tirent toujours la couverture à eux, ceux qui se médicalisent à outrance, les ennemis de toujours des jeunes ? Ce n’est pas le droit à la retraite de 60 ans qu’il faut défendre, c’est le droit de se débarrasser des vieux dès 58 ans, comme à ELA. Et qu’ils adoptent un profil bas. Parce que les jeunes n’ont plus que 20 ans à vivre avant que les poissons aient disparu des océans. Péchés par les vieux. Et que les ordures des mers soient remontées à la surface. Jetés par les vieux.

Alors, au lieu de créer une union sacrée dans les rues, il faudrait plutôt engueuler les vieux pour toutes les conneries faites depuis la seconde guerre mondiale. Parce que c’est ça qu’on paye aujourd’hui.

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Lire aussi sur le même sujet « Le Ghetto français, ce ne sont pas les quartiers, mais la vieille élite » et « Une France de plus en plus gérontocratique »

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