La France considère ses jeunes comme un danger plutôt qu’un espoir

25/10/2010

Luc Bronner dans Le Monde daté du vendredi 22 octobre 2010 :

Mais pourquoi la France a-t-elle aussi peur de sa jeunesse ? À l’échelle des quatre millions de lycéens et d’étudiants, ils ne sont, pour l’heure, que de quelques dizaines à des centaines de milliers à manifester contre la réforme des retraites – mais ils pétrifient les pouvoirs publics. Les « casseurs », eux, sont quelques milliers, dont beaucoup venus des quartiers sensibles, aussi violents que minoritaires – mais ils angoissent la société qui préférerait oublier, en dehors des périodes d’anniversaire des émeutes de l’automne 2005, la ghettoïsation d’une partie de ses banlieues.

Le mouvement lycéen actuel n’a pas grand-chose à voir avec les retraites – c’est beaucoup plus profond, plus grave, plus insaisissable. Plus imprévisible aussi : si les organisations de jeunes ont appelé à une nouvelle manifestation, jeudi 21 octobre, personne n’est en mesure de dire si le mouvement survivra aux vacances de la Toussaint et sous quelle forme. Personne ne peut dire, non plus, si les violences peuvent s’amplifier ou disparaître de la scène aussi brutalement qu’elles sont apparues.

Si la situation actuelle est à haut risque, c’est parce que se télescopent deux peurs françaises : la peur, traditionnelle, d’une société vieillissante face à sa jeunesse remuante ; la peur, nouvelle, d’une société qui se découvre multiethnique et multiculturelle. Dans l’angoisse collective du moment, se révèlent les impensés de la France, sa grande difficulté à se regarder en face, sa crainte à s’accepter comme elle est, sans doute parce que, dans notre religion républicaine, il est difficile d’admettre que les promesses d’égalité et d’intégration ne sont pas tenues.

Le premier non-dit concerne la question générationnelle. Dans l’ADN des hommes politiques français, la jeunesse est d’abord un danger, une menace avant d’être une chance ou un espoir. Comme si le souvenir de 1986 (Devaquet et les universités), de 1990 (Jospin et les droits des lycéens), de 1994 (Balladur et le contrat d’insertion professionnelle-CIP), de 2005 (Fillon et la réforme du bac) et de 2006 (Villepin et le contrat première embauche-CPE), auxquels il faut ajouter les émeutes urbaines de 2005, avaient définitivement paralysé la pensée des pouvoirs publics, tétanisés par la seule question du maintien de l’ordre.

Or, du point de vue des élites politiques actuelles, les mouvements de jeunes ne sont pas seulement dangereux en termes strictement policiers. Ils le sont beaucoup plus sur le fond, comme le montrent les travaux du sociologue Louis Chauvel sur les processus de déclassement social. Parce qu’ils peuvent conduire à soulever le couvercle de la marmite générationnelle. Parce qu’ils poussent à aller voir comment s’opère la répartition des richesses entre classes d’âge. Parce qu’ils amènent à dresser le bilan des générations au pouvoir depuis quarante ans et à s’interroger sur le partage de l’endettement entre les plus âgés, qui en ont directement profité, et les plus jeunes, qui devront le payer.

Le second non-dit concerne la diversité ethnique. Les élites politiques françaises – c’est beaucoup moins vrai pour les élites économiques – n’ont pas pris conscience du nouveau visage de la société française, en particulier dans ses grandes villes, en particulier dans sa jeunesse. La France se perçoit toujours comme une société blanche et relativement uniforme. Dans ses zones urbaines, elle est en réalité totalement métissée. Au point que, phénomène social et culturel sous-estimé, c’est le langage des banlieues et la culture urbaine qui sont aujourd’hui dominantes dans la jeunesse.

Mais ce métissage s’accompagne d’un mouvement de ghettoïsation – autre réalité qui dérange les pouvoirs publics – avec des quartiers qui, de fait, concentrent les pauvres, les jeunes et les immigrés dans des proportions inédites. Or cette ségrégation n’est pas neutre en termes de comportements et de violences […]. Si les élus s’alarment du risque de répétition des émeutes de l’automne 2005, si des incidents ont lieu désormais lors de chaque mouvement lycéen, c’est bien d’abord un effet boomerang de la ségrégation urbaine, sociale et ethnique.

Le mouvement lycéen actuel fait peur aux politiques, de droite comme de gauche, parce qu’il fait se rencontrer les problématiques de la jeunesse et de la banlieue, de l’égalité entre générations et de l’égalité entre territoires. Le problème est que les élites politiques n’ont aucun intérêt à les aborder frontalement. À court terme – qui est le temps du politique -, la jeunesse comme la banlieue n’ont en effet aucun rendement électoral : les moins de 18 ans ne votent pas, les jeunes adultes s’abstiennent plus que le reste des électeurs, infiniment plus que les clientèles électorales âgées. À moins de deux ans d’une présidentielle, la peur des jeunes, elle, reste rentable.

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