Sarko facho

19/09/2010

Viviane Reding, vice-présidente de la Commission européenne et commissaire européenne à la Justice, aux Droits fondamentaux et à la Citoyenneté, au cours d’une conférence de presse mardi 14 septembre 2010 :

« J’ai été personnellement interpellée par des circonstances qui donnent l’impression que des personnes sont renvoyées d’un État membre juste parce qu’elles appartiennent à une certaine minorité ethnique. Je pensais que l’Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la Deuxième Guerre mondiale. […] Je vais être très claire : les discriminations ethniques ou raciales n’ont pas leur place en Europe. »

Philippe Bernard dans Le Monde daté du samedi 18 septembre 2010 :

Nicolas Sarkozy n’est pas, loin de là, le premier président français à exploiter les thèmes de l’immigration et de l’identité nationale pour tenter de masquer des échecs économiques et politiques. Depuis sa percée, au début des années 1980, l’extrême droite n’a cessé d’infuser sa rhétorique xénophobe à laquelle n’ont échappé ni Jacques Chirac — évoquant « le bruit et l’odeur » des immigrés en 1991 — ni, d’une autre façon, François Mitterrand acceptant la notion de « seuil de tolérance » en 1989 et agitant sans cesse le chiffon rouge du vote des étrangers. « Immigration ou invasion ? », s’était interrogé à la même époque Valéry Giscard d’Estaing, alors dans l’opposition. Pourtant, cet été, l’actuel locataire de l’Élysée a franchi une étape nouvelle, lourde de menaces pour la paix sociale en France et pour l’image du pays dans le monde.

En choisissant pour ordre du jour d’une réunion, à l’Élysée le 28 juillet, les « problèmes que posent les comportements de certains parmi les Roms et les gens du voyage », le chef de l’État a choisi de jeter en pâture à l’opinion une partie de la population désignée par référence à ses origines. De ce point de vue, la circulaire du 5 août du ministre de l’intérieur exigeant l’évacuation « systématique » des campements illicites « en priorité ceux des Roms » n’est que la traduction administrative de la volonté présidentielle de ciblage ethnique. Sans doute cette « minorité »-là a-t-elle été choisie parce qu’elle dispose de très peu de relais d’opinion et de moyens de défense. Mais il suffit de remplacer « Roms » par n’importe quel adjectif désignant une origine ou une religion pour saisir ce qui est en cause.

Pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, l’analogie entre une politique d’État et celle, xénophobe et raciste menée à la fin des années 1930, voire sous Vichy, ne relève plus de l’anachronisme. Non que les expulsions de Roms puissent être comparées à des déportations. Mais la désignation comme bouc émissaire d’une fraction de la population par le plus haut représentant de la République, en libérant des pulsions xénophobes exacerbées par la crise économique, déclenche une mécanique incontrôlable. Annexés à la fameuse circulaire, les tableaux statistiques à remplir par les préfets et comportant une colonne spéciale pour comptabiliser le nombre d’enfants confirment combien la machine bureaucratique peut manifester de zèle en la matière.

Historien spécialiste de l’immigration, Ralph Schor souligne « les convergences frappantes » entre les mécanismes à l’œuvre dans les années 1930 et depuis les années 1980 (Français et immigrés en temps de crise, L’Harmattan, 2004). En avril 1938, le radical Albert Sarraut, ministre de l’intérieur de l’après-Front populaire, adressa, quatre jours après son entrée en fonction, une circulaire aux préfets annonçant qu’il était « résolu à démasquer les indésirables par “une action méthodique, énergique et prompte” pour répondre aux vœux de l’opinion et maintenir l’ordre public ». Ces « indésirables » n’étaient pas nommés, mais renvoyaient à « la lie italienne, la moisissure russe et la gadoue allemande », ces « métèques », récemment naturalisés, souvent juifs, dont l’écrivain xénophobe Maurice Bedel doutait qu’ils puissent devenir de vrais Français.

Le terrain était préparé pour que Vichy nomme explicitement la partie de la population à laquelle un traitement collectif particulier allait être réservé : les juifs et les Tsiganes, internés puis déportés.

À la Libération, le général de Gaulle rejeta les propositions tendant à construire une politique d’immigration sur des critères de « désirabilité » ethnique. Ce n’est que dans le climat de la guerre d’Algérie que la loi de 1955 sur l’état d’urgence légalisa de fait la chasse au faciès des Algériens et qu’un couvre-feu fut imposé en 1961 à Paris aux seuls « Français musulmans d’Algérie ». Maurice Papon, préfet de police, ne s’embarrassa pas alors de périphrase pour promettre aux policiers menacés qu’il les couvrirait s’ils venaient à abattre un « Nord-Africain ».

Longtemps, Nicolas Sarkozy, lui, s’est contenté d’euphémismes. Même si personne ne voyait beaucoup de blonds aux yeux bleus derrière les « racailles » qu’il dénonçait. Au début de son mandat, il a souhaité encourager des « statistiques ethniques » pour promouvoir une « diversité » qu’il souhaita même, en vain, introduire dans la Constitution. La stigmatisation des Roms confirme aujourd’hui le tournant radical négocié au moment du « débat sur l’identité nationale » : depuis que la crise financière a relancé le chômage, il n’est plus question d’apparaître comme l’avocat des populations issues de l’immigration mais au contraire de désigner nommément les allogènes comme fauteurs d’insécurité.

Nicolas Sarkozy a trouvé ses « indésirables » : il a fait des Roms la figure emblématique de l’insécurité. Mais en brisant le tabou des origines et en pratiquant une discrimination d’État, il encourage le communautarisme qu’il prétend combattre et souffle sur les braises de la rancœur ethnique, au lieu d’aider les Français à trouver des raisons de vivre ensemble.

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