Pour une Turquie dans l’Europe

16/09/2010

Deux articles coup sur coup dans Libé puis dans Le Monde plaident en faveur de l’entrée de la Turquie dans la Communauté Européenne. L’occasion de redire que le fondamentalisme religieux se contre par le soft power de la culture et de l’exemplarité, alors que les bombardements et les lois liberticides l’attisent.

« Quand l’islamisme enfante la démocratie » par Bernard Guetta dans Libération du mercredi 15 septembre 2010 :

Le problème avec l’islam n’est pas que cette religion serait incompatible avec la démocratie. Beaucoup de gens le pensent. Des musulmans eux-mêmes en arrivent à le dire mais il n’y a, là, qu’une étrange révérence pour les textes sacrés, qu’un absurde oubli des différentes lectures qu’on peut en faire et que toutes les époques en ont eu, dans l’islam comme dans toute religion.

Si les pays musulmans du pourtour méditerranéen ignorent, aujourd’hui, la démocratie à la seule exception de la Turquie, cela tient à leur histoire et non pas au Coran. Aux débuts du deuxième millénaire, c’est sur ces mêmes terres musulmanes que la médecine, les sciences, l’histoire et la géographie, la poésie et les débats d’idées avaient connu un développement à nul autre pareil. La chrétienté s’enfonçait, alors, dans les ténèbres. Le monde islamique brillait, lui, de mille feux qui ne s’étaient éteints qu’au moment de la Renaissance européenne.

Plus l’Europe s’est affirmée, plus l’islam a décliné, finissant par offrir son affaiblissement aux conquêtes occidentales.

Loin d’être l’occasion d’un rebond, sa décolonisation lui a infligé de nouveaux reculs car, entre ceux des pays musulmans qui avaient choisi le modèle soviétique et ceux qui s’étaient alignés sur les États-Unis, ce ne fut qu’oligarchie et impéritie, parti unique ou monarchie absolue. Aux temps des indépendances, le monde islamique a tant gaspillé ses ressources et bafoué les libertés, tant créé d’injustices et tant décimé les rangs de la démocratie, que ne sont restées, face à face, que des dictatures et les mouvances islamistes. De type algérien ou saoudien, les unes veulent durer pour continuer à s’enrichir, les autres cherchent la voie d’une revanche historique dans un retour identitaire à la religion. Les deux mènent à l’impasse du statu quo, à la perpétuation de la pauvreté et de la violence policière ou terroriste. Le tableau général est plus qu’accablant mais ce drame a son contre-exemple, celui de la Turquie.

Voilà un pays qui, non content de se développer à un rythme effréné, vient d’adopter, par référendum, une extension de ses libertés constitutionnelles. 58 % des Turcs se sont prononcés, dimanche, pour une rupture avec le legs de leur dernière dictature militaire et le plus extraordinaire est qu’ils l’ont fait à l’initiative d’un parti, l’AKP du Premier ministre Recep Erdogan, dont la filiation politique n’est pas fondamentalement différente de celle d’Al-Qaeda. À l’origine, l’AKP était un mouvement islamiste, fondamentaliste et violemment anti-occidental. C’est sur ces bases qu’il s’était constitué. C’est sur elles qu’il s’était, petit à petit, affirmé mais c’est pourtant ce même parti, au pouvoir depuis 2002, qui a accompagné la croissance économique de la Turquie et vient d’élargir, maintenant, ses libertés.

Qu’en conclure et comment le comprendre ?

La réponse des 42 % de Turcs qui ont voté non est de dire qu’on ne serait, là, que devant une manœuvre, un « agenda caché » qui viserait, sous couvert de démocratie, à réduire l’influence et l’autonomie des deux garants historiques de la laïcité turque que sont le pouvoir judiciaire et l’armée. Ce n’est pas que fantasme. Cette crainte n’est pas infondée puisque le premier effet de ces 26 amendements constitutionnels sera, c’est vrai, de soumettre les juges et les militaires au pouvoir politique, aujourd’hui détenu par l’AKP, mais cette réponse n’est pas la seule possible.

L’autre manière de voir les choses est que la révolution kémaliste des années vingt — celle qui avait permis la modernisation de la Turquie en instaurant la laïcité — fut d’une telle violence sociale et avait tant dépendu de l’armée qu’elle avait, elle aussi, débouché, comme dans tout le reste du monde islamique, sur un face-à-face entre les militaires et les islamistes.

C’est ainsi que l’AKP était devenu majoritaire mais, pour accéder au pouvoir et y rester, le parti a dû se draper dans la démocratie et se revendiquer de l’Europe, commencer par feindre une transformation dont le succès même a fini par le transformer car il y a trouvé une légitimité consensuelle qui fait, aujourd’hui, sa force.

Quand il se définit, désormais, comme « islamo-conservateur » — religieux, traditionaliste, de droite, mais démocrate — et affirme n’être qu’un pendant musulman de la démocratie chrétienne, il y a des raisons de le croire car c’est bel et bien ce qu’il est devenu pour ses électeurs et ses cadres. L’AKP est devenu un parti d’alternance dont le seul poids est en train de reconstituer, face à lui, une opposition politique de filiation kémaliste, d’enraciner la démocratie en Turquie et de prouver qu’il n’y a pas incompatibilité entre l’islam et la liberté.

Lire cet article sur son site d’origine

« La Turquie, élève douée pour une future adhésion » par Alain Frachon dans Le Monde daté du vendredi 17 septembre 2010 :

Cheveux blonds en chute contrôlée sur les épaules, maquillage discret, tailleur blanc élégant, sourire à réveiller Mustafa Kemal Pacha Atatürk (1881-1938), le fondateur de la Turquie moderne, dont l’austère portrait trône au-dessus d’elle, Aysé Sezgin est une fort jolie jeune femme. Dans le gouvernement islamo-conservateur que dirige Recep Tayyip Erdogan, le chef du Parti de la justice et du développement (AKP), elle est secrétaire d’État aux affaires européennes. Sa seule personne est une manière de démenti à tous ceux qui soupçonnent ce parti de conduire doucement la Turquie sur le chemin de l’islamisme — ou alors, c’est l’islamisme tendance Ralph Lauren qui menace le pays ! C’est d’ailleurs ce qu’elle dit à sa façon, Aysé Sezgin, en commentant lundi 13 septembre à Ankara, dans un anglais parfait, les résultats du référendum de la veille.

« Un pas de plus vers l’Europe » — tout le contraire d’une marche cachée vers l’islam radical. En votant à 58 % pour le oui, les Turcs ont voté pour l’Europe au référendum de ce dimanche 12 septembre, assure-t-elle. Ils ont voté, certes, pour une série d’amendements constitutionnels qui garantissent une vie politique plus démocratique : davantage de libertés publiques, notamment. Ils ont plébiscité l’homme qui a pris l’initiative de ce scrutin, M. Erdogan, et empoche son sixième succès électoral d’affilée depuis son arrivée au pouvoir, en 2002. Mais, en se prononçant pour une profonde libéralisation de leur régime politique, les Turcs ont aussi fait ce que leur demande l’Union européenne (UE). Ils mettent leur droit en conformité avec les critères dits de Copenhague, ceux que doivent remplir les pays qui, comme la Turquie depuis 2005, sont en négociation avec Bruxelles pour devenir membres à part entière de l’UE.

« Nous le faisons pour nous, mais aussi parce que c’est la poursuite de l’européanisation de la Turquie », plaide Mme Sezgin devant un groupe de journalistes invités à Ankara par le gouvernement turc. Sans mentionner nommément l’Allemagne et la France, elle poursuit : « Nous savons les réticences de certains dirigeants — c’est le cas d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy — à notre entrée dans l’Europe, mais ne doutez pas que cela reste notre objectif, ne doutez pas un instant que cette adhésion est la perspective stratégique prioritaire de la Turquie. »

C’est une affaire politique, dit-elle : la Turquie n’est pas intéressée par « les fonds structurels », ces subventions que l’Union accorde aux régions les plus pauvres de ses membres ; la Turquie veut être membre d’« un club dont elle partage les valeurs et le destin » — et au moins une partie de l’aire géographique. L’esprit européen soufflerait-il plus ardemment à Ankara que partout ailleurs dans l’Union ? En Turquie, la coalition des proeuropéens est forte : l’AKP d’abord, parce que l’Europe, c’est la modernité, que le parti d’Erdogan entend bien incarner ; une bonne partie des laïques, parce que l’appartenance à l’Union empêcherait toute dérive islamiste ; les Kurdes enfin, parce qu’ils en espèrent plus d’autonomie. Les 58 % de dimanche vont au-delà des 40 % que pèse l’AKP dans l’électorat.

La Turquie a un excellent dossier. Liée à l’UE par une union douanière, son économie est déjà largement intégrée à celle de l’Europe, avec laquelle les Turcs réalisent 50 % de leur commerce extérieur ; ils assurent remplir, en matière de régulation économique, près d’un tiers de ce qu’on appelle, en patagon eurocrate, « l’acquis communautaire » (les normes et règles de l’UE). Pour parler cru, les Turcs ont, ces dix dernières années, plus participé au développement de l’Europe que la plupart des nouveaux impétrants — et l’on ne veut aucun mal ni à l’Albanie ni à la Bosnie, encore moins à la Serbie ou à la Macédoine, nos prochains camarades dans le club européen.

Sous le sultanat d’Erdogan, la Turquie mène une diplomatie de puissance globale émergente, active au Proche-Orient, en Asie centrale, au Caucase, dans les Balkans. Rien à dire de la part d’un pays de 71 millions d’habitants qui est la 17e économie mondiale. Sinon qu’on peut se demander si ladite diplomatie n’est pas, au Proche-Orient au moins, en contradiction avec les objectifs de l’Union (et de l’OTAN). Dialogue avec la branche islamiste du mouvement national palestinien, le Hamas, que l’UE boycotte ; relations de plus en plus étroites avec la République islamique d’Iran ; refus, et non simple abstention, d’Ankara de voter avec l’Europe des sanctions contre Téhéran, etc.

À cela, les Turcs — pas toujours convaincants — répondent que, si leurs moyens sont différents, leurs objectifs sont, eux, les mêmes que ceux de l’UE. Ils ne parlent au Hamas que pour favoriser un rapprochement avec le Fatah. Leur relation avec l’Iran est ambiguë, mélange de collaboration et de rivalité. La Turquie est le dernier pays à souhaiter un Iran nucléaire à ses frontières, qui la placerait devant un choix impossible : devoir se doter à son tour de l’arme atomique. Champion de l’islam sunnite, le démocrate Erdogan vole à l’Iranien Mahmoud Ahmadinejad, porte-parole de l’islam chiite, le statut de héros des opinions arabes. Au Proche-Orient, les Turcs savent que leur influence, leur soft power, n’est pas due au fait que le pays est dirigé par un parti islamo-conservateur. Le pays rayonne parce qu’il est trois choses à la fois : musulman, de plus en plus démocratique et « moderne » — ce dernier terme voulant dire « occidentalisé » (les télévisions arabes diffusent les feuilletons turcs parce que les filles y sont en jeans ou en minijupe).

Cette synthèse complexe, Erdogan l’incarne. L’opposition le soupçonne de tendances autoritaires, de vouloir présidentialiser le régime, d’entretenir un culte de la personnalité inquiétant. Elle a du mal à contester son bilan : le dossier de l’adhésion de la Turquie à l’Europe est chaque jour plus solide.

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