La Politique du silence

04/09/2010

Le sociologue Alain Touraine interviewé par Olivier Schmitt dans Le Monde de ce soir, daté du dimanche 5 – lundi 6 septembre 2010 :

« Personne n’a vu arriver les grandes crises économiques. Quand elles surviennent, on nous dit toujours que ça va s’arranger. Ça veut dire qu’on n’y comprend rien, qu’on ne sait pas. C’est ça qui m’impressionne : ce silence de plus en plus profond sur ce qui s’est passé. Le navire peut sombrer à chaque instant, et pendant ce temps-là, on joue aux cartes.
Le gouvernement ne joue d’ailleurs pas seulement aux cartes, car il est arrivé à un résultat remarquable – en tout cas de son point de vue. Il est parvenu à créer un assourdissant silence sur le fond. Il n’y a pas d’idées, il n’y a pas de mots.

— Comment qualifieriez-vous la politique menée par le gouvernement actuel ?

Je trouve que ce gouvernement et ce président sont de mauvaise foi. Ils s’inventent des raisonnements dont ils savent qu’ils sont faux. Personne ne pense que ce sont les Roms ou les Tsiganes qui sont responsables de nos malheurs, mais la politique consiste à détourner les regards.
Le gouvernement actuel abaisse le niveau des discussions, pour éviter qu’on élève trop la voix et qu’on se pose des questions. Qu’est-ce que Nicolas Sarkozy pense qu’il faut faire ? Quelles sont les origines des crises ? On a l’impression qu’il y a un grand tsunami et que la politique française est confinée dans une piscine. Je pense sérieusement que ce gouvernement est sur la pente douce qui doit le mener à son élimination. […]

— Cette insignifiance gagne-t-elle donc tout le corps social ?

Oui. On est vraiment au bout du rouleau. Nous vivons sur des idées, des catégories d’analyses et d’action devenues insignifiantes. Imaginez qu’en 1936, au moment du Front populaire, on se soit mis à discuter de la place de l’Église catholique dans la société française. Ce n’était vraiment plus le problème. Tout ce qui est la réalité est « maxi » et tout ce qui est réponse politique est « mini ». Nous sommes à l’heure de la « mini-politique ». Comme dans ces familles où l’on évite les sujets qui fâchent.

— Ces déficiences des deux camps ne favorisent-elles pas la montée du populisme ?

La seule tendance d’opinion forte aujourd’hui dans toute l’Europe, sauf en Allemagne pour des raisons évidentes, c’est la xénophobie. On flatte ce qu’il y a de plus bas. L’affaire des Roms est presque grotesque, parce qu’on invente une population de gens du voyage dont l’immense majorité est sédentarisée depuis des siècles afin de ne pas parler des enjeux sérieux. […]
Tout ça est d’un niveau plus bas qu’on ne le croit. Or, dans le monde où nous sommes, il faut penser dur, penser des choses nouvelles, faire des efforts considérables à la hauteur des enjeux eux-mêmes immenses.

— Quels sont à vos yeux les grands enjeux ?

Nous sommes en train de sortir de la période du social, comme nous sommes sortis jadis de la période du politique, et avant, de la période du religieux. La grande affaire, c’est qu’il est arrivé une météorite qu’on appelle la globalisation et l’économie est désormais hors contrôle. Cela signifie que le social, les grands partis, les syndicats, tout cela ne pèse plus rien.
La gestion de l’économie a disparu. Le social s’est cassé en morceaux. D’un côté, vous avez du communautarisme défensif et agressif ; de l’autre, un individualisme de consommation, de désocialisation. Et au milieu une politique qui est devenue purement médiatique. Une politique faite d’assemblage de mots, d’images et de vide.

— Mais qu’est-ce qui va remobiliser le corps social ?

Le scandale moral, pas le moralisme ou la moralisation, mais l’insupportable. L’insupportable peut provoquer un mouvement. Nous avons pour cela en France suffisamment d’éducation et de traditions, qu’elles soient celles du mouvement ouvrier ou celles du christianisme. Nous avons une sensibilité, à la différence de nos gouvernements ou de nos tribunaux, qui se comportent souvent mal en matière de droits de l’homme. Le rejet de l’autre, le bouc émissaire, le racisme, qui se répandent dans un langage de braves gens, voilà des thèmes, les grands scandales du déni des droits humains.
En tenant ce discours, vous pouvez mobiliser les gens, les ressources, alors que si vous employez un langage politique, vous n’accrochez pas. Vous ne pouvez accrocher que si vous opposez à un social en déliquescence les absolus dont nous avons fait le meilleur usage pendant des siècles : les droits de l’homme, la dignité humaine. Je ne dis pas du tout que ça remplace la politique. Vous ne pouvez pas reconstruire la société autrement.

— Et cela répondrait à ce que vous appelez la « formidable déflagration de l’économie globalisée » ?

On ne peut pas défendre des intérêts particuliers ou partiels, il faut jouer l’artillerie lourde, c’est-à-dire l’universel : les droits humains. Que vous vous baladiez sur l’Altiplano, les contreforts himalayens ou une route africaine, les gens disent tous la même chose : « Je veux être traité comme un être humain, je ne veux pas être humilié, je veux être respecté. »
Quand vous parlez de la torture ou d’une femme qui peut être lapidée, vous pouvez faire bouger les gens. Prenez l’exemple du mouvement des « Violets » en Italie ou celui de « Move on » aux États-Unis. Il n’y a pas d’organisation, pas de parti, pas de syndicat, seulement le Web, qui mobilise des millions de gens. […]

— Quels sont les ferments d’une société nouvelle ?

Il y a deux supports aux changements déjà à l’œuvre. Le premier est l’écologie, qui permet de réintégrer la nature à la culture. Le second, c’est que nous sommes en train de passer d’un monde d’hommes à un monde de femmes. Les femmes, ayant été du côté du pôle froid dont parlait Lévi-Strauss, veulent passer du côté chaud pour tout remettre ensemble, le corps et l’esprit, l’homme et la femme, les êtres humains et la nature, etc.
Tout ça éclate en ce moment, même si ce n’est pas très sensible dans le public. Mais si vous vous penchez et que vous écoutez, ça s’entend très facilement.

— Qui pourrait faire jaillir cette nouvelle société, des individus ou des groupes organisés ?

Les grands mouvements qui peuvent changer notre vie collective viennent d’en bas. La démocratie, ça vient de la protestation, de ceux qui n’ont pas de quoi manger, qui n’ont pas de liberté, qui ne peuvent pas s’exprimer, qui ne sont pas représentés. Aujourd’hui, plus vous descendez, plus c’est vivant.
En France, nous sommes très ambigus sur l’individu. C’est pourquoi je lui préfère le mot de « sujet » et que je cite toujours cette phrase d’Hannah Arendt comme définition : « Les êtres humains ont le droit d’avoir des droits. »
À la base, on réclame des droits et, de ce point de vue, le Web est une occasion inouïe. Les ondes se répandent de sujet en sujet, le débat, l’indignation se répandent et permettent aux gens d’acquérir la conscience du scandale et de se mettre en mouvement.

— Quel est alors le rôle du politique ?

Le rôle du politique, c’est de fermer sa gueule et d’écouter ce qui se passe en bas. Il découvrira que nous avons beaucoup de choses en commun, l’usage de la raison, de la science, de la technique, de la production, autant de ressources qu’il doit utiliser de la meilleure manière.
En ce moment, c’est tout le monde de l’entre-deux, le monde des corps intermédiaires, qui est épuisé. Ce n’est pas là que s’inventent les modèles nouveaux. »

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s