La Musique contemporaine d’après Pascal Dusapin

28/08/2010

Sous le titre « Musiques sans frontières », une définition et un état de la musique contemporaine par un de ses représentants les plus prolifiques et célébrés, Pascal Dusapin, dans Le Monde de ce soir daté du dimanche 29 — lundi 30 août 2010 (surlignage en gras ajouté) :

« Musique contemporaine » détermine une notion qui signifie approximativement « musique d’expression écrite après la guerre ». Cela permet de la différencier du jazz, du rock, de la pop, etc. C’est une musique qui se veut donc la persistance de la musique dite « classique », qui est également une expression peu idoine tant elle englobe un genre plutôt qu’un style.

Pour faire très court, par « musique contemporaine », on entend donc quelque chose qui nous arrive des Viennois (Mahler, Schoenberg, Berg, Webern) et qui continue après la guerre avec Stockhausen, Nono, Berio, Ligeti, Boulez jusqu’à aujourd’hui. Notons déjà que Sibelius, Varèse, Bartok, Janacek et même certains aspects de la musique de Stravinsky s’intègrent assez mal dans ce dispositif doctrinal.

Même si c’est un moyen commode de cataloguer une forme d’expression musicale, l’attribut du terme contemporain à cette musique est devenu désuet, voire complètement obsolète. La musique dite « contemporaine » est une nébuleuse aux styles si divers — voire antagonistes dans leurs revendications esthétiques — qu’il est laborieux de se réclamer du genre sans à chaque fois rajouter quelques précisions qui tiennent surtout aux moyens techniques employés. C’est ainsi que John Adams et Pierre Boulez écrivent tous deux de la musique contemporaine, ce qui dans le premier contexte d’une définition radicale est considéré par certains comme une aporie.

La vraie question serait donc de se demander — et après plus de soixante ans de son histoire : de quoi et de quel monde cette musique est-elle contemporaine pour qu’elle le soit ainsi de façon aussi continuelle ? En ce qui me concerne, je suis issu de cette tradition mais d’autres — et au nom de critères historiques quelquefois obscurs — pourraient contester cette assertion. Cela n’a aucune importance pour moi.

La musique contemporaine, quoi qu’il en soit de son appellation surannée, possède une magnifique histoire, car elle a su avec courage se poser des questions de grammaire sans céder aux sirènes du marché ni de la mode. Je suis fier d’appartenir à cette tradition si vilipendée quelquefois par les paresseux, les ignares et les sourds par volonté. Certes, il y a bien des misères et des grandeurs dans cette histoire mais l’« Histoire » de cette musique (et peu importe son nom) recèle sans cesse des surprises nouvelles, même si certains pontifes ont intérêt à ce que rien ne change. […]

Aujourd’hui, dans un monde dominé par l’angoisse et la peur du futur, nous vivons quelquefois en musique (toujours dite « contemporaine »…) le retour du refoulé. Dans ce contexte, il est naturel que réapparaissent les cohortes du retour au bon vieux temps par opposition au temps de l’expérimentation qui est l’expression généralement employée par ceux qui ne comprennent rien aux faits et qui désirent revenir à ce qu’ils considèrent comme les fondamentaux.

À quoi cela peut-il servir de penser que la musique s’est trompée de chemin (comme certains l’affirment) puisqu’elle a pris ce chemin ? C’est un phénomène de réaction classique qui ne concerne pas que la musique. Toutes les pratiques de l’Art, voire la société tout entière, sont traversées par ce type de mouvements de pensée régressifs et pleutres.

Quand un art est incapable d’inventer une émotion nouvelle […], il se repère toujours avec les valeurs qu’il connaît. Aujourd’hui, il existe en France une sorte de bataille molle entre les tenants d’un certain tonalisme musicalement correct, censé garantir une communication idéale avec le public, et les thuriféraires d’une tradition contemporaine qui peut recéler en son sein des académismes redoutables.

Pour ma part, je renvoie dos à dos ces valeureux soldats et je n’écoute que les œuvres. C’est ainsi qu’en France comme ailleurs, le paysage musical contemporain est parsemé d’esthétiques extrêmement diverses. Du reste, il conviendrait de parler d’expressions diverses plutôt que d’esthétiques. Avec la mondialisation, les jeunes compositeurs (ou autres artistes) sont en face d’une réalité beaucoup plus complexe que celle que j’ai connue à mes 20 ans. Il n’est plus possible d’appréhender une conscience (fût-elle seulement musicale) du monde qui soit binaire.

En effet, quel était « mon » monde à 20 ans ? Un monde simple et dangereux, divisé en deux. Tout au fond, les Soviétiques ; là-bas, les Américains. En un sens, les bons et les méchants, tout dépendait du point de vue. Au milieu, les fusées Pershing et très loin, pour nous racheter une conscience humaniste, la famine au Biafra qui persistait par-delà les décennies.

En ce qui concerne les compositeurs contemporains, le problème consistait surtout à investiguer méticuleusement des questions musicales qui venaient du mainstream européen. C’est-à-dire les questions venant d’une Europe minuscule ! Trois ou quatre pays tout au plus, dont les acteurs musicaux étaient tous persuadés qu’ils tenaient en leurs mains l’avenir global de la musique sur cette planète. Avec une seule préoccupation qui pouvait se résumer ainsi : comment faire après les Viennois ? Quant à moi, j’étais un élève de Xenakis, autant dire un immigré de l’intérieur pour les gardiens du temple de la grande Histoire qui ne badinent pas avec la reconduction de ses élites.

Un jeune compositeur d’aujourd’hui est en face d’une réalité plus complexe que ce monde-là. Cela ne veut pas dire plus difficile. Non. Plus complexe, c’est-à-dire dont le sens est plus rude à analyser. Se sont invités dans la danse un spectacle géographique élargi (par exemple si j’excepte les pitreries de quelques camarades d’université que savais-je de la Chine en 1975, de Dubaï, de l’Afghanistan, ou même du monde arabe ?), le sida, le chômage, les catastrophes économiques ou naturelles, Google, Ben Laden, le pétrole du Koweït, Dieu sous ses formes renouvelées, Steve Jobs et Bill Gates, le téléphone portable, le fric fou, l’écologie, les SMS, la burqa, Lady Gaga, le téléchargement et les cambrioleurs de toutes sortes de Bernard Tapie à George Bush, etc.

Notre jeune compositeur sait d’instinct qu’appréhender ce monde dans sa totalité est chimérique. À la vérité, cela ne l’était pas moins de mon temps mais tout allait moins vite et les ignorances étaient plus farouches. Aujourd’hui, la connaissance pyramidale dans laquelle j’ai moi-même été élevé ne me semble pas l’inquiétude théorique de la jeune génération des compositeurs. Les réseaux leur ont appris que tout se distribuait en rhizomes, pas en niveaux hiérarchiques.

Certes, certains confondent la connaissance et le savoir en stock de données, mais il faut bien admettre que, pour eux, rien n’est superposé ni vertical. Tout est vitesse et plan de traverse. Pour cette raison — et à la condition qu’ils ne soient pas dépendants d’une tradition trop conformiste toujours très active dans certains conservatoires —, leurs œuvres sont transpercées par les influences musicales d’un monde qui les assaille de toutes parts comme des flèches. Je suis néanmoins très confiant dans cette génération.

À force de voyages, j’en rencontre partout de tout à fait passionnants. Cette année, dans mes cours à la Musikhochschule de Munich, j’en ai découvert deux ou trois tout à fait renversants. C’est beaucoup ! J’aime leurs questions et leurs musiques m’étonnent souvent. Ils se fichent complètement des instances édictées par les prêtres ou les apôtres de toutes sortes, ils sont très ouverts et ne créent pas de frontières entre les styles musicaux. Pas même les genres dont les frontières tendent à s’écrouler. Si ma génération ne comprend pas ça, nos musiques seront sans lendemain.

Le futur a changé d’avenir…

À ce point, j’aimerais citer cette phrase issue du magnifique livre de Giorgio Agamben Qu’est-ce que le contemporain ? (Rivages, 2008) : « Ceux qui coïncident trop pleinement avec l’époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons mêmes, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle. »

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