Slowness

18/06/2010

Daniel Wang prônant la slow life, interviewé par Alexis Le-Tan dans Trax (nº 129 octobre 2009) :

[…] Au début (1993-1999), je n’étais pas connu en tant que DJ. Je travaillais dans un magasin de musique, et Balihu [le label qu’a monté Daniel Wang] était comme un passe-temps, un journal intense et personnel. Comme tous les petits rêveurs de New York, je n’avais jamais beaucoup d’argent, alors chaque sortie était un risque calculé. C’était très « artisanal ». […] À l’époque, il n’y avait que trois distributeurs. On envoyait un test pressing à chacun, et s’ils aimaient le disque ils l’achetaient… sinon, il n’y avait pas d’autres moyens de vendre sa musique. Un système que je trouve assez juste finalement, qui dépend uniquement du son, et non d’une image fictive qui fait le tour de MySpace et Facebook. […]

— D’ailleurs, c’est un drôle de nom Balihu. Qu’est-ce qu’il veut dire ?

Balihu, c’est purement nonsense ! Le mot en soi ne veut rien dire. En effet, « ballyhoo » est un vieux mot anglais qui décrit une grosse commotion sans importance. Mais honnêtement, je l’ai choisi parce qu’à cette époque-là, tous les labels de New York ou de Detroit se considéraient comme deep, spirituels ou funky. Je voulais être à l’opposé de ça. Oublier cet ennuyeux retour aux racines afro-latino (même si j’adore les percussions africaines !) et faire quelque chose de bizarre, electro, européen ou vraiment Philly soul, pas cette house new-yorkaise cynique et répétitive.

— Lorsque tu as démarré ton label, peu de gens s’intéressaient vraiment à la musique disco alors que maintenant, depuis quelques années, tout le monde parle de nu disco. Penses-tu être l’un des musiciens à l’origine de ce courant musical ?

Je ne suis pas le musicien, je suis le bonhomme en bois, au milieu de la place dans le petit village, qui indique le bon chemin ! (rires) Mais oui, j’ai probablement mis mon grain de sel dans tout ça. J’ai toujours dit que les catégories étaient nulles : house, electro, minimale, etc. Toute cette dance music n’est qu’une combinaison de possibilités harmoniques, rythmiques et mathématiques sur un rythme 4/4. […]

— Peu de temps après, grâce au succès du label Environ en parallèle, cette scène new-yorkaise a commencé à avoir beaucoup plus de reconnaissance à l’étranger…

[…] Tu sais, le succès pour nous a vraiment commencé en Europe, ce qui montre aussi à quel point la scène new-yorkaise s’était dégradée et fermée aux nouvelles idées… À l’époque, on donnait tous nos promos aux DJs new-yorkais, mais ils ne les jouaient jamais. Par contre, nous étions tous bookés en France, en Angleterre et en Allemagne. Là-bas, les réactions des gens nous encourageaient vraiment. Après plus de dix ans d’incessants allers-retours en Europe, et maintenant que j’y vis finalement, je me rends compte à quel point la culture américaine est tragiquement coupée du reste du monde. La dance music n’existe pour ainsi dire pas. Si New York a été le centre du monde dans les années 70 ou 80, il ne l’est plus depuis longtemps. […]

— En arrivant à Berlin, tu as dû être confronté à un rythme de vie complètement différent. Cela a-t-il changé ta façon de faire de la musique, comme le son de tes sets de DJ ?

En effet, je connaissais déjà assez bien Berlin et l’Allemagne, c’était loin d’être un voyage à l’aveugle ! Au départ, je m’étais dit que je pourrais toujours devenir professeur d’anglais dans une petite école quelconque si je n’arrivais pas à percer en tant que DJ. Quoi qu’il en soit, je savais que le rythme de vie était bien plus relax, que les gens étaient moins superficiels et que je paierais la moitié du loyer pour un appartement au moins deux fois plus grand que le précédent. J’ai pu économiser beaucoup d’argent. Surtout, à travers l’amitié de ce grand groupe de copains gays, j’ai pu me concentrer sur ma vie intérieure et reconsidérer ce que je voulais faire avec la musique et la production. Moins penser à la bassline et au groove, et plus à la structure et la composition, injecter du contenu émotionnel et pas se focaliser uniquement sur le dancefloor. Tout cela a contribué à développer mes talents de DJ, mais c’est aussi parce que j’ai trouvé plus de temps pour apprécier les plaisirs de la vie. J’arrive à passer d’une humeur sombre à une très joyeuse dans mes sets, et je ne joue pas pour impressionner des gens avec mes connaissances musicales (comme on fait souvent à New York), mais plutôt pour partager cette « joie de vivre » avec des gens que j’aime beaucoup. Ce que je fais maintenant est plus proche de ce qui se passait à The Saint (grande boite gay à New York en 1979-1983) : un esprit de communion avec des idéaux musicaux très élevés.

— Parle-nous des soirées là-bas. De quelle manière ont-elles influencé ta musique ?

Ça dépend, vraiment. Ce serait malhonnête de dire que la seule vibe de Berlin m’a influencé. Ce sont plutôt les voyages partout en Europe et au Japon. Ils m’ont beaucoup appris. Sans déménager à Berlin, tout cela n’aurait jamais été possible, c’est vrai. Ici, il m’arrive encore de faire des petits boulots de DJ dans des bars pour une centaine d’euros. Parfois, je joue pour un public gay très à la mode et arty, d’autres fois pour des hétéros ou des gens académiques très sincères mais qui ne savent pas danser ! Ce que j’ai appris se résume en quelques mots : « Prends ton temps, laisse la chanson raconter son histoire, la révélation arrive à la 7e minute, peut-être à la 10e, ne mixe pas trop vite… » Surtout, la musique n’est qu’une façon de passer du temps sur cette terre, et le temps, c’est avant tout une question psychologique et physiologique. Le royaume des émotions et des désirs n’a pas un point de référence défini par le passage dans le temps. Alors, si on a du temps, comme moi ici à Berlin, et bien on commence à se demander comment mieux le remplir… […]

— Penses-tu qu’il y a beaucoup plus de place aujourd’hui pour cette musique que tu défends depuis si longtemps ?

Oui, absolument ! Pour le meilleur et pour le pire… Mais je reste convaincu que le disco prend le même chemin que le jazz. Ce dernier a été inventé comme une musique de danse en 1910-1920, il est devenu populaire dans les années 30, avant d’être canonisé et devenir un sujet académique dans les années 50 et 60. Néanmoins, le jazz existe toujours en tant que pur divertissement et simple plaisir musical. Lorsqu’on écoute une chanson de Duke Ellington ou Django Reinhardt, l’envie de danser nous prend soudainement, elle est restée intacte… C’est pareil en ce qui concerne le disco, les chefs-d’œuvre (Salsoul, etc.) seront toujours là, et seront étudiés, imités. Mais les DJs comme moi les joueront toujours parce que ça rend les gens heureux, tout simplement.

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