House Nation

08/06/2010

Didier Lestrade sur l’utopie house, interviewé par Alexis Bernier dans Tsugi (nº 30 mai 2010) :

[…] Aux côtés de quelques autres (Christophe Monier, Christophe Vix-Gras, Pascal Raciquot Loubet…), Didier Lestrade, journaliste, écrivain, parmi les fondateurs d’Act Up Paris, a joué un rôle capital dans la diffusion de la house et de la techno en France, avec des articles dans lesquels il défendait la cause électronique avec autant de panache que d’exigence. Parfois il savait même faire preuve d’une saine colère quand la house nation ne lui semblait pas à la hauteur de l’enjeu. Il publie aujourd’hui Chroniques du dancefloor, un livre regroupant la plupart de ses chroniques enflammées parues dans le quotidien Libération entre 1988 et 1999. […]

— À la fin des années 80, tu vis la naissance de la house comme une révolution, à rebours des médias qui en parlaient comme d’une mode éphémère.

[…] À chaque truc nouveau (le punk, la disco…), on entend : « Ça ne va pas durer. » Avec la house, c’était d’autant plus compliqué qu’elle restait hyper underground en France alors qu’elle entrait régulièrement dans le top 10 anglais. Dans les médias, nous étions si peu nombreux à nous y intéresser qu’il fallait se battre pour la musique et tout ce qui allait avec : les raves et même l’ecstasy. Je vivais mes chroniques comme une forme de militantisme.

— Tu écris : « Cette musique était une force qui épanouissait nos vies, nos carrières, nos histoires amoureuses. Cette house que tu défends dans Libération, c’est aussi une fête, une célébration, une utopie… »

Avec le hip-hop, la house est la musique pour laquelle les gens se sont le plus dévoués. Ces musiques se sont longtemps faites avec des bouts de ficelle. Et derrière elles, il y avait des hommes et des femmes, noirs la plupart du temps, gay aussi souvent, pour qui elles étaient un moyen de vivre sans être opprimés.

— Alors en quoi la house a-t-elle connu depuis « un échec politique » comme tu l’écris ?

Je n’ai rien contre le succès, je ne suis pas l’un de ces puristes ayant l’underground pour unique refuge. […] À la fin des années 90, la house a renié ce qui faisait sa modernité pour se plier au diktat de l’industrie du disque. On a vu arriver les superstars DJs, les lives, les albums, quand la house et la techno des origines avaient une culture du maxi qui déconcertait l’industrie. On a connu ça avec le rock, le punk, la disco… Ces mouvements changent plein de choses, mais finissent par se casser la gueule. Et ça me fait chier. […]

— Au milieu des années 90 arrive une génération qui aime cette musique mais n’a pas grandi avec, une génération passée du grunge à la techno. Qu’est-ce que cela a changé ?

Cela montrait la force d’attraction de la house. Quelle victoire d’attirer des fans de Nirvana ! J’en étais heureux, je ne me suis pas senti dépossédé — ou alors pas longtemps. Pour moi, 1995 est peut-être une année charnière, avec la sortie du maxi “Da Funk” des Daft Punk notamment. Mais aussi une année où jamais la musique n’a jamais été aussi belle (je pense notamment au remix de Frankie Knuckles pour Chanté Moore), la Love Parade grandissait… J’étais heureux. Pour moi, l’affluence justifie les compromissions : faire descendre un million de personnes dans la rue, c’est très fort. Le vrai déclin commence dans les années 2000.

— Ce sont aussi les années où la house devient blanche et hétérosexuelle, alors que la scène gay avait tant fait pour cette musique. Qu’en est-il aujourd’hui ?

La communauté gay est devenue d’une fainéantise culturelle désespérante. Hier, la scène gay encourageait tout ce qui était nouveau. Les pédales d’aujourd’hui (moi, j’ai le droit d’utiliser ce mot) se nourrissent du pire du mainstream. […]

— Tu as connu l’explosion des raves en France, dont tu dis : « il est évident qu’à notre époque seules les raves offrent une occasion de vraie fusion entre noirs, blancs, beurs, PD, hétéros… » Pourtant tu es rapidement critique…

J’avais une idée précise de ce qui se passait en Angleterre et je voyais bien qu’en France on n’arrivait pas à trouver ce côté happy, sympa, heureux d’être là. Souvent la musique était merdique, l’ambiance glauque. Je disais aux organisateurs, qui n’avaient aucune expérience « faites un effort, on vous regarde… » Je pinaillais pour le bien collectif !

— À l’époque NRJ avait banni la house à cause du mot « acid »…

En France, à chaque fois qu’un truc se crée, on déploie une énergie énorme pour le détruire. Chez nous, il faut toujours couper les têtes qui dépassent. C’est ça l’intégration républicaine. […]

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