Les Vertus de l’insoumission

30/05/2010

« Tous des bourreaux, mon cher ! » par Nancy Huston, écrivain, dans Le Monde daté du dimanche 30 – lundi 31 mai 2010 :

C’est un thème à la mode dans les milieux intellectuels : à l’envi on repasse et ressasse les résultats des fameuses expériences sur la torture. Celle de Stanley Milgram à l’université Yale dans les années 1960, qui a démontré par A + B que 65 % des gens normaux sont prêts, avec la caution d’une autorité scientifique, à infliger à un inconnu des décharges électriques de plus en plus élevées, allant jusqu’à une dose mortelle. Et, tout récemment, « Zone Xtrême » : reprise de cette même expérience par une équipe de scientifiques français désireux de mesurer l’impact sur nous de la télévision. Là, le pourcentage d’obéissants augmente encore : sont prêts à torturer à mort un innocent, non plus les deux tiers, mais les quatre cinquièmes de nos semblables.

Les analystes de ces expériences nous demandent de nous mettre dans la tête que c’est bel et bien « n’importe qui » qui torture, les femmes autant que les hommes, les cadres autant que les employés, les vieux autant que les jeunes ; c’est dur à entendre, mais il faut se rendre à l’évidence : les bourreaux en puissance, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous, mon cher.

Juste un détail qu’oublient les scientifiques tant nouveaux qu’anciens, ce détail dont tout le monde reconnaît l’importance capitale avant de le balancer aux oubliettes : l’éducation. Quelques auteurs — la philosophe américaine Martha Nussbaum, l’éducateur français Olivier Maurel — avaient déjà exprimé le regret que Milgram ait négligé d’interroger ses sujets là-dessus ; le même oubli entache pourtant la récente expérience française. Pas plus aux sujets de « Zone Xtrême » qu’à ceux de Milgram, on n’a estimé utile de demander : comment vos parents et professeurs vous ont-ils dressé(e) à l’obéissance pendant les premières années de votre vie ? Vous a-t-on humilié(e) verbalement, crié dessus, laissé(e) pleurer seul, infligé des punitions : claques, gifles, fessées ? Les fessées, ça fait rire. Si l’on a appris, enfant, à rire de nos propres douleurs, à s’identifier à ceux qui nous les infligeaient plutôt qu’à nous-mêmes, si, en d’autres termes, l’on a appris sous la torture que la torture n’est pas grave, comment s’étonner de ce que, sous la pression énorme d’un plateau de télévision avec chronomètre, animatrice péremptoire et public chauffé à blanc, l’on redevienne cet enfant obéissant et effrayé que l’on a été autrefois, et cède à l’affreuse tentation de prendre une revanche indirecte ?

En regardant les photos de l’hilare bourrelle américaine d’Abou Graib, qui songe à se demander ce qu’a vécu Lynndie England à l’âge de 2 ans ? De peur d’avoir l’air de vouloir l’excuser, on préfère ne pas la comprendre. On préfère laïusser sur le mal qui se niche dans le cœur de l’homme. Or c’est la définition même du sacré : l’incompréhensible qui nous coupe le souffle, la voix, le sifflet. Lorsqu’ayant découvert encore une horreur commise par nos semblables, on dit : « Mais… comment est-ce possible ? » On ne souhaite pas, en fait, entendre une réponse ; on tient à être sidéré, à demeurer sans voix devant cette nouvelle manifestation du mal, comme devant le saint suaire de Turin. Dans des œuvres aussi différentes que Le Portail (Gallimard « Folio », 2002), puissante et troublante évocation par François Bizot de son séjour dans les prisons des Khmers rouges, et Les Bienveillantes (Gallimard « Folio », 2006), où Jonathan Littell décrit, interminablement et dans une alternance perverse, les massacres de juifs et les fantasmes sexuels d’un nazi, on voit le manichéisme de naguère — eux sont méchants, nous sommes bons — remplacé par un pessimisme de bon aloi au sujet de l’être humain, un fatalisme empreint de complaisance : nous sommes tous capables du pire. Ce fatalisme ne serait-il pas par hasard l’avatar contemporain du péché originel ?

Il existe un auteur ayant intensément réfléchi à cette question pendant trois décennies, ayant écrit treize livres là-dessus : Alice Miller. D’origine suisse allemande, elle fut psychanalyste d’abord, puis ne supporta plus de s’appeler ainsi tant elle trouvait intolérable l’escamotage, par le dogme et les praticiens de la psychanalyse, des souffrances réelles des enfants au profit de leurs prétendus fantasmes. Hitler, Staline, Milosevic, Mao, osa clamer Miller, ont tous subi dans l’enfance des sévices gravissimes. Sans sceller automatiquement leur avenir de dictateurs, cette expérience les a rendus insensibles à leur propre souffrance — donc à celle d’autrui — et vulnérables aux attraits des idéologies rigides, autoritaires. La violence éducative est un ingrédient non suffisant mais nécessaire dans la formation des bourreaux. Elle en est aussi le premier, donc le plus fondamental.

Alice Miller fut peu prise au sérieux. Une femme qui parle des enfants, c’est mignon. Pendant ce temps, les hommes vaquent aux choses sérieuses, la politique, les guerres, les génocides. Ainsi, parce que les souffrances des enfants, les nôtres, sont refoulées et minimisées, la machine à violence peut-elle tourner indéfiniment. Miller est morte le 14 avril 2010, sans que les penseurs de l’humain — intellectuels, philosophes, historiens, sociologues, psychologues — s’en soient émus.

Il semblerait qu’en étudiant les expériences sur la torture, l’on ait quand même remarqué ceci de singulier : mieux le sujet était intégré à la société, plus il était susceptible d’obéir à l’ordre de torturer. Les insoumis, c’étaient plutôt des marginaux, des individus mal « intégrés ». Ne devrait-on pas, dans ce cas, s’appliquer à enseigner à nos enfants un certain recul par rapport à leurs différentes appartenances, notamment… à l’identité nationale ?

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2 Responses to “Les Vertus de l’insoumission”

  1. TBO Says:

    Salut Christophe,

    Juste une question, c’est toi qui recopie à la main tous ces articles interessant ou tu scan et as un soft de reconnaissant de caractères?

    A+
    TBO

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    • Salut TBO !
      Non pas de recopie à la main ; soit scan + OCR, soit copier-coller depuis une page web ou un pdf. L’informatique étant ce qu’elle est, il y a toujours ensuite un petit travail de correction et de remise en forme.

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