Servitude numérique (1re partie)

14/04/2010

Hier soir dans Le Monde (nº 20286 mercredi 14 avril 2010), un article de Cécile Ducourtieux intitulé « Internet : qui doit payer la facture ? ». Extraits :

« De quoi s’agit-il ? À première vue, de principes généreux et consensuels. « La neutralité des réseaux » consiste à faire en sorte que tout le monde puisse accéder sans discrimination, et avec le même niveau de qualité, aux contenus et services du Web. Cela consiste aussi à ne pas entraver l’Internet, car, « aujourd’hui, c’est un facteur très structurant pour nos sociétés et nos économies. […] avance Jean-Ludovic Silicani, président de l’Arcep. […] « Il faudra une régulation mondiale, car Internet est devenu un bien collectif et stratégique mondial », ajoute M. Silicani.

Au-delà de ces grands principes, le débat est en réalité beaucoup plus prosaïque. En France, il s’agit de savoir qui doit payer pour la mise à niveau des réseaux : transition de la « 3G » vers la « 4G » pour les infrastructures mobiles, installation de la fibre optique jusqu’aux abonnés dans le cas des réseaux fixes. Ils saturent en raison de l’explosion, notamment, de la consommation de vidéos en ligne.

Les opérateurs se plaignent de devoir, pour l’instant, assumer seuls des investissements à plusieurs milliards d’euros. Le ressentiment est d’autant plus grand qu’ils n’ont pas réussi à rendre leurs propres services (courriel, moteurs de recherche, etc.) aussi populaires que ceux des géants du Web, Google, Yahoo! ou Microsoft, ceux-là mêmes dont les contenus encombrent leurs réseaux. Sur les mobiles, les opérateurs sont également dépassés par le phénomène des « applications » : c’est Apple, et dans une moindre mesure Google, qui contrôle cette nouvelle offre, en pleine explosion.

Dès lors, les opérateurs menacent de réguler eux-mêmes le trafic sur leurs réseaux, voire de privilégier leurs services aux dépens des autres. « Il y a un trafic de plus en plus massif et asymétrique de la part de gros acteurs américains, qui se réfugient derrière le terme de neutralité de l’Internet pour faire des affaires », dénonce Maxime Lombardini, directeur général du fournisseur d’accès à Internet Iliad (Free).

Les éditeurs de contenu en ligne assurent qu’ils paient déjà leur écot pour l’accès aux réseaux, qu’il n’y a pas de raison de passer deux fois à la caisse. « 40 % de nos coûts sont liés à l’accès au réseau », prétend Guiseppe de Martino directeur juridique du français Dailymotion, principal concurrent de YouTube (ce dernier est une filiale de Google). « C’est parce qu’il y a des contenus que les gens surfent sur le Web. C’est grâce à nous que les opérateurs remplissent leurs tuyaux. Est-ce qu’on leur demande une commission pour cela ? », ajoute M. de Martino. […]

Qui a tort, qui a raison ? Il y a de la mauvaise foi des deux côtés. Les opérateurs se plaignent de devoir investir, mais, en France, ils traînent des pieds pour sortir leur chéquier. Et ils ont quand même bien profité du succès des « smartphone », du type iPhone, pour augmenter le prix des forfaits. »

Ce débat est politiquement intéressant et mérite d’être élargi, en renvoyant dos à dos tous ces capitalistes bien gras et repus. Le directeur juridique de Dailymotion a évidemment raison de dire que les gens (autrement dit « le peuple ») surfent sur le web parce qu’il y a des « contenus ». Mais il faut rappeler que c’est aussi dans ce but que les particuliers achètent des ordis, des smartphones, des logiciels et des connexions. Simplement il a tord de rajouter que c’est grâce à Dailymotion et à ses semblables « que les opérateurs remplissent leurs tuyaux ». Ce n’est pas Dailymotion qui crée ces contenus, pas plus que Google, Orange, Apple ou Microsoft. Ce ne sont même pas ces sociétés qui mettent en ligne ce contenu, activité qui nécessite énormément de temps, de travail et de dépenses. Les grandes entreprises du secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) se contentent de développer ou de mettre en place des outils permettant de créer et de diffuser le contenu (en piochant d’ailleurs largement dans les découvertes et les inventions de bénévoles ou de laboratoires publics, c’est-à-dire dans du contenu préexistant), puis de les commercialiser, directement ou par l’intermédiaire de la pub.

En réalité internet est valorisé par la multitude bénévole, parfois pirate, parfois piratée, qui crée, sélectionne, uploade, tagge et commente son contenu. Les sociétés qui s’engraissent grâce à internet sont de simples intermédiaires techniques en principe complètement interchangeables. Comme les lois et règlements sont depuis longtemps sous influence, que les circuits financiers sont biens en place en toute opacité, que la puissance publique est affaiblie sous les coups de boutoir de l’idéologie néolibérale, elles acquièrent vite des positions oligopolistiques qui leur permettent de siphonner l’argent du peuple et d’amasser les surprofits. Lorsqu’il leur arrive d’aller vraiment trop loin dans les pratiques immorales, certaines sociétés peuvent être démasquées et condamnées à de lourdes amendes par les autorités de la concurrence (récemment Google, Microsoft, Intel, les opérateurs de téléphonie mobile). Mais ces masses d’argent rejoignent, des années après, la caisse commune des états, et non pas les poches des personnes effectivement lésées.

Pour donner une idée, Apple est passé au cours des 12 dernières années du statut de société moribonde à celui de société florissante, disposant de 50 milliards de dollars sur son compte en banque. Rappelons que c’est au cours de la même période que la filière musicale s’est écroulée. Microsoft dispose aussi de 50 milliards de dollars sur son compte en banque. Quant à Google, son action introduite sur le marché boursier le 19 août 2004 au prix de $85 en vaut aujourd’hui $587 (après un pic à $715 en décembre 2007, juste avant la crise…). La presse et le journalisme subissent maintenant le même sort que la musique et les musiciens ; demain ça sera le tour du cinéma, des écrivains, des intellectuels.

Le constat le plus inquiétant est fait par le DG de Free (société un peu à part qui joue un réel rôle d’aiguillon de la concurrence en France) : quelques grosses entreprises nord-américaines, à commencer par Google et Apple, contrôlent de plus en plus nos vies numériques et finiront par être les seules à prospérer, solidement protégées derrière les frontières de l’Empire. Que pourra-t-on faire, sinon en appeler à l’intelligence et à l’altruisme de leurs dirigeants pour partager avec les créateurs et les bénévoles les fruits du travail commun ?

Quelle déprime ! Après des siècles de luttes sociales et politiques, sommes-nous revenus à l’état de serfs ? C’est ce que pense le théoricien des médias Matteo Pasquinelli.

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