Concerts : les gros profitent, les petits trinquent

06/03/2010

Tout le monde a bien compris que la musique enregistrée (disques, etc.) ne se vend plus et que les artistes ne peuvent plus en vivre. Mais on essaye de se rassurer en répétant que l’augmentation des revenus des concerts compense la disparition des revenus du disque. C’est tout simplement faux. Pour l’immense majorité des musiciens, toutes les sources de revenus, sans exception, se sont taries. Et c’est oublier que les arts de la scène ou du spectacle ne sont pas les mêmes que l’art de créer de la nouvelle musique. Un bon interprète n’est pas forcément un bon compositeur ou réalisateur et vice-versa…

Adrien Gaboulaud et Véronique Mortaigne dans Le Monde daté du mercredi 6 mars 2010 (surlignage en gras ajouté) :

[…] Petits et grands [artistes] ont subi une chute vertigineuse des ventes de disques, que celles du numérique n’ont pas compensée. Pour palier ce manque à gagner, les artistes ont cru aux vertus du concert — au Royaume-Uni, les revenus de la musique vivante (1,5 milliard d’euros selon la société de droits d’auteur britannique PRS for Music) ont égalé en 2008 ceux de la musique enregistrée (1,44 milliard d’euros).

Cette logique a fait sortir du bois de grands disparus de la scène comme Leonard Cohen, expédié Bruce Springsteen aux « Vieilles Charrues » de Carhaix, ou fait exploser le prix des billets — jusqu’à 430 euros pour un récital de Barbra Streisand au Palais omnisports de Paris-Bercy — et battre des records de fréquentation — 1 million d’entrées pour le « Tour 66 » de Johnny Hallyday, plus de 500 000 pour Mylène Farmer.

Étales depuis cinq ans [voir graphique ci-dessous], les sommes perçues par la Sacem au titre du droit d’auteur se sont élevées en 2009 à 763,5 millions d’euros, dont 62,2 millions pour des titres joués en concert (en hausse de 14,4 %). Même tendance pour la CISAC, regroupant 225 sociétés d’auteurs dans le monde, qui a récolté 4,97 milliards d’euros de droits en 2008, dont 586,5 millions d’euros pour le spectacle vivant.

En France, « les bons chiffres masquent une très forte concentration », selon Bernard Miyet, président du directoire de la Sacem. Vingt tournées ont généré 62 % des droits du secteur (avec en tête Johnny Hallyday, Mylène Farmer, le spectacle musical Cléopâtre, U2 et la tournée « Âge tendre et tête de bois »). En clair : les gros profitent, les petits trinquent.

Même son de cloche au Centre national de la chanson, des variétés et du jazz (CNV) qui recueille la taxe sur les spectacles de variété (3,5 % de la billetterie), passée de 14,9 millions d’euros en 2008 à 20 millions d’euros en 2009 (+ 34 %). « Ce bond tient à Johnny Hallyday et Mylène Farmer, ainsi qu’au million supplémentaire recueilli grâce à l’extension de la taxe au cabaret, en 2009 », explique Catherine Giffard, directrice du CNV. Le Centre a constaté une forte hausse des annulations de concerts et des reports en 2009, une diminution de 20 % du prix des concerts d’artistes émergents, un fléchissement de la fréquentation des salles petites et moyennes, ainsi qu’une diminution de 20 à 50 % des recettes de leurs bars. Sur le créneau chanson, la billetterie aurait baissé de 37 %.

Au Prodiss, syndicat professionnel des entrepreneurs de spectacles de variétés, on insiste sur les menaces qui pèsent sur le développement des jeunes artistes. Sur les 800 artistes présents dans les catalogues de producteurs de spectacles en France, 240 débutants seraient menacés de disparition. La crise économique a freiné les envies de découvertes du public, qui veut des valeurs sûres, et les maisons de disques ont coupé les budgets de tour support (aide aux tournées). Selon Corinne Serres, directrice de Mad Minute Music, l’un des leaders sur les musiques du monde : « L’année 2009 a été difficile, nous avons été pris en étau entre la crise économique et la fin du soutien marketing des maisons de disques. » Pour assurer la relève et réinvestir, les producteurs demandent à bénéficier de crédits d’impôt à l’instar des producteurs de disques, et à percevoir des droits voisins sur la reproduction (télévision, DVD…) des concerts qu’ils organisent.

« C’est à l’image d’une société divisée entre riches et pauvres, explique Virginie Borgeaud, présidente du Music Management Forum France (MMFF), syndicat des managers d’artistes. Ceux qui ont déjà vendu beaucoup de disques, comme Indochine par exemple, vont remplir des stades. Les autres… Ce que je conseille à un jeune artiste ? Du courage et de l’humilité. D’aller chanter dans les bars pour construire son public. »

Selon Greg Parmley, rédacteur en chef du magazine professionnel britannique IQ, « les managers doivent se comporter en entrepreneurs, prendre en charge tous les aspects commerciaux et prendre le pas sur les maisons de disques ». Revient ainsi sur le tapis le « 360° » — prendre en charge intégralement la carrière d’un artiste — prôné depuis quelques années tant par des indépendants comme le Français Because Music, que par Live Nation, la grande société californienne, concurrente d’AEG Live (Michael Jackson). En 2009, Live Nation s’est occupée de Madonna, U2, Coldplay, Depeche Mode, Paul McCartney… Des stars « pour lesquelles le public sera toujours prêt à payer », selon Isabelle Gamsohn, directrice générale de Live Nation France. Sa société organise le « Main Square Festival » d’Arras, et a rejoint la société Vega pour gérer l’une des salles les plus importantes du Sud, le Palais Nikaïa, à Nice. Live Nation France va accompagner le développement d’artistes locaux en 2010, précise Mme Gamsohn. Avec des événements mensuels dans des clubs par exemple. Ce qui pourrait en faire un concurrent pour des producteurs de plus petite taille.

Cliquer sur l’image pour agrandir :

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3 Responses to “Concerts : les gros profitent, les petits trinquent”


  1. Il y a un problème global de partage des revenus et des richesses dans notre société qu’il faudra bien résoudre en changeant de priorité économique. Les musiciens comme d’hab sont en première ligne. Ça va être long et difficile. L’argent qui rémunérait et permettait la création va maintenant nourrir les surprofits d’Apple, Google, Orange, SFR, etc., ainsi que les salaires démesurés de leurs cadres et dirigeants. En attendant :
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  2. La Sacem a également pointé le problème de l’insuffisance des revenus de la scène pour les artistes en général. Cependant, on ne sait trop comment trouver de nouvelles recettes à la chute des revenus physiques de vente de musique…

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    • Il y a un problème global de partage des revenus et des richesses dans notre société qu’il faudra bien résoudre en changeant de priorité économique. Les musiciens comme d’hab sont en première ligne. Ça va être long et difficile. L’argent qui rémunérait et permettait la création va maintenant nourrir les surprofits d’Apple, Google, Orange, SFR, etc., ainsi que les salaires démesurés de leurs cadres et dirigeants. En attendant :

      La licence globale (ou une de ses variantes) aurait pu être une nouvelle source de revenus pour les musiciens, adaptée à internet et aux nouvelles pratiques culturelles. La Sacem s’y est opposée et a soutenu Hadopi qui concrètement ne génère aucun nouveau revenu ; cette loi est conçue pour protéger les revenus des multinationales du disque et n’y parvient même pas. Voir ci-dessus les liens vers les articles sur le sujet.

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