Diplômés et indignés, une tendance mondiale

27/06/2011

Sylvie Kauffmann dans Le Monde daté du vendredi 24 juin 2011 :

Interrogé par Le Monde fin février, le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, s’émerveillait du « printemps arabe » et de son fer de lance, la jeunesse. Avenue Habib-Bourguiba à Tunis comme sur la place Tahrir au Caire, relevait-il, ces jeunes qui renversaient les dictatures ressemblaient à s’y méprendre aux jeunes Européens. Mêmes codes vestimentaires, même culture des réseaux sociaux, mêmes aspirations : droit à l’éducation, droit au travail, démocratie et transparence. « Leur modèle, c’est le Nord, expliquait M. Zapatero. On ne peut que s’en réjouir. »

Peu de temps après, le chef du gouvernement espagnol prit le chemin de la Tunisie de l’après-Ben Ali, où il fut le premier dirigeant européen à se rendre. L’Espagne, comme la Pologne, veut faire partager son expérience de la transition démocratique à ces nouveaux candidats au club, et elle a raison. Mais ce dont ne se doutait pas M. Zapatero, c’est que le boomerang lui reviendrait en pleine figure.

Car, quatre mois après la chute du président Ben Ali, trois mois après celle d’Hosni Moubarak, la révolte a franchi le détroit de Gibraltar et arrive en Europe par le Sud. Faute de dictatures à abattre, l’insurrection prend, sur nos rivages, une forme différente, celle des « indignés ». C’est la version light du printemps arabe. Un vieux monsieur, Stéphane Hessel, a lancé un appel, « Indignez-vous ! » (Indigène éditions, 2010), qui, dans sa version espagnole, a été préfacé par un autre vieux monsieur, José Luis Sampedro, 94 ans. Mus, sans doute, par le respect dû au grand âge, les jeunes leur ont obéi.

Qu’y a-t-il donc de commun, hormis les jeans, Facebook et la Méditerranée, entre ces jeunes de Tunisie ou d’Égypte, et ceux d’Espagne ou de Grèce ?

Ils sont tous le produit d’un système socio-économique dont les promesses reposent sur le niveau d’éducation. Appliqué avec une ferveur particulière aux États-Unis, où il est la première garantie de l’ascenseur social, le modèle de la croissance fondée sur le savoir a séduit le monde entier, jusqu’à la Chine, qui produit cinq millions de diplômés par an, soit deux millions de plus, déjà, que les États-Unis. Mais que se passe-t-il lorsque le moteur de la croissance s’enraye ?

En s’immolant par le feu, Mohamed Bouazizi, jeune diplômé tunisien vendeur de fruits, a fourni l’étincelle qui a fait exploser la révolte. En Grèce, c’est la crise de la dette et les mensonges qui l’ont entourée. En Espagne, c’est l’aggravation de la crise économique, alliée aux blocages du système politique, qui a donné naissance au mouvement du « 15-M » (pour 15 mai). Furieux d’être ignorés par les médias après avoir manifesté à travers tout le pays, les « indignados », au soir du 15 mai, ont décidé d’occuper la Puerta del Sol, à Madrid. Ils ont, depuis, levé le camp, mais ont à nouveau montré, dimanche 19 juin, leur capacité de mobilisation dans plusieurs grandes villes d’Espagne.

Comme dans le monde arabe, ce sont des mouvements spontanés, sans leaders. À la différence de leurs amis arabes, pourtant, les « indignés » grecs et espagnols ne questionnent pas les fondements du régime, mais la manière dont il fonctionne. Ils ne veulent pas le renverser, ils veulent cesser d’en être exclus. La plate-forme qui a lancé le « 15-M » ne s’appelle ni insurrection ni révolution, mais Democracia Real Ya (Une vraie démocratie maintenant). En Espagne, près d’un jeune sur deux est au chômage, et ceux qui ont fait des études ne sont plus protégés. Leur colère se retourne donc, logiquement, contre le système politique qui a permis à ce désastre de se produire : « Vous ne nous représentez pas ! », crient-ils aux députés. Ils remettent en cause « le pacte de l’euro », qui réduit les dépenses publiques, le système électoral, le fonctionnement des partis politiques, ne se reconnaissent pas dans une classe politique qu’ils considèrent comme corrompue et déconnectée de la réalité. Ils exigent une transparence totale. Frappé de surdité, le Parti socialiste au pouvoir, le PSOE, s’apprête à remplacer M. Zapatero, 50 ans, par un politicien de dix ans son aîné, Alfredo Perez Rubalcaba.

L’indignation peut-elle continuer à s’exporter ? Le coup d’arrêt porté à l’ascenseur social pour diplômés est devenu un phénomène mondial. Au Japon, en Chine, en Amérique latine et même aux États-Unis, où les jeunes diplômés sans emploi ont, en plus, le souci du surendettement car ils doivent rembourser l’argent emprunté pour leurs études, la crise a frappé dur. Mais, pour que la frustration se transforme en révolte, « il faut une étincelle, répond Cécile Van de Velde, sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Et il faut un système qui ne suscite plus l’espoir ».

Nous n’en sommes, semble-t-il, pas encore là en France. D’abord, parce que le taux d’insertion professionnelle des jeunes diplômés est meilleur que dans les autres pays méditerranéens. Ensuite, pense Cécile Van de Velde, parce que la course au diplôme et la compétition scolaire continuent de canaliser la jeunesse.

Reste l’autre facteur, l’étincelle. En France, « la vraie ligne de fracture est celle qui sépare les insiders des outsiders », relève Olivier Ferrand, président de la fondation Terra Nova. Ceux qui sont dans le système et ceux qui sont en dehors. Plus ceux qui sont dans le système, les insiders, campent sur leurs avantages acquis, et plus les jeunes ont du mal à y pénétrer. Ils vont alors gonfler la catégorie des outsiders — la catégorie explosive. Dans le nord de l’Europe, les jeunes, mieux intégrés à la vie publique, restent optimistes sur leur avenir, malgré un problème d’accès au logement.

Ne pas ajouter à l’exclusion économique de la jeunesse l’exclusion politique : voilà un vrai défi européen, pour sociétés vieillissantes et systèmes qui s’essoufflent. La solution viendrait-elle du droit de vote à 16 ans, qui contrebalancerait le poids démographique des seniors ? L’Autriche l’expérimente déjà. Et a constaté, en 2008, que près de la moitié des 16-18 ans votaient sans complexes pour l’extrême droite. Un vrai défi.

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