Les Musulmans de France sont bien intégrés à la société

13/01/2011

Maurice T. Maschino, journaliste-écrivain, dans Le Monde daté du mardi 11 janvier 2011 :

Hypocondriaque, ou réellement malade, et même gravement ? Régulièrement, la France a la fièvre et gémit : si elle souffre, c’est la faute aux étrangers. Plus précisément, aux musulmans — qui, paraît-il, ne s’« intègrent » pas et, pis, menacent l’« identité nationale ».

Mais que signifie ce diagnostic ? Qu’est-ce qu’un musulman « intégré » ? Un musulman qui parle le français ? C’est le cas de la majorité, qui le parle fort bien, et bien mieux que le président de la République. Un musulman qui boit l’apéro ? Il y en a, comme il y a des Français qui n’en boivent pas. Un musulman qui mange du porc ? Mais bien des Français préfèrent le poulet ou le poisson. Un musulman monogame ? Mais quasiment tous le sont, et de nombreux Français sont officieusement bi ou trigames, sinon plus…

Arrêtons cet inventaire absurde : l’intégration n’est qu’un pseudo-concept, ou un concept-prétexte, qui dit autre chose que ce qu’il semble dire. Et quelque chose que, de nos jours, il n’est pas plaisant, il est même dangereux d’avouer : le racisme est un délit. Alors, autant jouer sur les mots, ou avec, et parler d’intégration, ou de non-intégration : une façon, socialement acceptable et politiquement correcte, d’exprimer son rejet de l’autre. Son racisme.

Même surdiplômé et « bien sous tous rapports », un musulman reste en effet un musulman et, si aucune bizarrerie ne révèle cette « musulmanité », elle est quand même là, en lui, invisible, certes, mais capable, on ne sait jamais, de se manifester : quand on s’appelle Mustapha Kessous, un journaliste du Monde, on n’est pas vraiment « intégré ». Ni « intégrable ». Et même si l’on sort de Sciences Po, on a du mal à se faire embaucher.

Reprocher aux musulmans de n’être pas, ou pas assez, intégrés n’a qu’un sens : c’est leur reprocher d’être ce qu’ils sont. Et d’être de trop chez nous. Le rejet des musulmans n’est qu’une variante, la variante actuelle, d’une constante nationale : le rejet de l’étranger, que Montaigne, il y a plus de quatre siècles, dénonçait déjà.

Un étranger qu’ont représenté les Noirs — longtemps interdits de séjour en « douce France », les Russes (« Grattez le Russe, vous trouvez le Tatar », fait dire Dostoïevski aux Français), les Polonais, auxquels les Lillois et autres « nordiques » reprochaient de n’être pas de « vrais » catholiques, les juifs, expédiés à Auschwitz, les musulmans, confinés dans des cités poubelles : tout au long de leur histoire, les Français, comme bien d’autres peuples, évidemment, se sont inventé des boucs émissaires qu’ils accusaient de tous les maux et badigeonnaient de leurs fantasmes.

Parmi ces fantasmes : cette « menace » que les musulmans, assure-t-on, font peser sur « nos valeurs ». Mais là encore, lesquelles ? On est ici en plein déni. Et en pleine projection.

Déni : « Liberté, Égalité, Fraternité » ne sont jamais descendues du frontispice des mairies et moins que jamais elles n’informent ni ne structurent les réalités de la société française. La liberté reste celle du renard dans le poulailler, l’écart ne cesse de croître entre riches et pauvres, de plus en plus de citoyens perdent logement et travail, les classes moyennes ne cessent de s’appauvrir et l’école n’a qu’une fonction : dégager une élite, en laissant en friche des centaines de milliers de potentialités.

La laïcité bat de l’aile : un curé est mieux placé qu’un instituteur, déclare le président de la République, pour former la conscience des enfants, et la fraternité n’a jamais été qu’un beau rêve. Nos valeurs menacées par les musulmans ? Mais nous sommes les premiers à les bafouer !

Quant au non-respect des femmes, qu’on leur reproche souvent par projection inconsciente, c’est d’abord notre société qu’il convient d’accuser. Une société toujours très patriarcale, profondément conservatrice et machiste, qui tient la majorité des femmes à la lisière des postes de direction et de représentation.

Pis, une société incapable de les protéger : chaque jour, 200 femmes sont violées (654 000 en 2010, soit 25 % de plus qu’en 2009), tous les deux jours et demi, une femme meurt d’avoir été battue. Plutôt que de le reconnaître et, surtout, de mettre en œuvre une politique qui protège la vie — le droit à la vie — et l’intégrité de la moitié de la population française, on part en guerre contre la burqa !

S’indigner, comme le demande Stéphane Hessel ? Sans doute. Et dénoncer. Et s’insurger. Mais, dans l’aboulie générale qui caractérise cette société, où, « à droite comme à gauche, l’enjeu est de servir les droits acquis plutôt que de développer ceux de demain », il est peu probable que se dissipent bientôt les fantasmes à travers lesquels on perçoit les musulmans et à cause desquels on s’interdit de comprendre à quel point la plupart d’entre eux sont parfaitement intégrés dans la société française.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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